De la réciprocité à la parole

Pas besoin de parler pour entrer en relation : regards, mimiques et gestes y suffisent mais, pour organiser cette relation, la faire reconnaître par autrui, l’articuler avec d’autres, il est nécessaire de parler.
Sans parole, pas de coexistence assumée, pas de convivialité, pas non plus de société apte à s’adapter à un environnement changeant.
Pas enfin de complexité vivante sans débat et pas de débat sans capacité à s’exprimer.

Mais la clarté passe par un décentrement. Qui expose bien parle ou écrit pour autrui, pas pour soi et, si l’on veut que l’autre ait envie d’écouter ou de lire, il faut le séduire, d’abord par ce qu’on est, ensuite par la façon dont on s’exprime.
Cette séduction, par la parole, s’appelle l’éloquence et, par l’écrit, le style.

Ces savoir-être et faire, lorsqu’ils sont détenus par un seul, fondent parfois un pouvoir personnel mais, pour faire advenir une société démocratique où les grandes décisions sont préparées par des débats équilibrés, il faut que ces aptitudes soient communes. Pas de démocratie sans éducation et, particulièrement, sans éducation au débat.

Apprendre à lire, à écrire, à compter et à réciter, donc à parler et comparer, en même temps qu’à se discipliner, tel est a priori l’œuvre de l’école primaire.

Classe primaire unique à Buigny-les-Gamaches (Somme) en 1910

Mais après ?
Il y a ceux qui arrêtent leurs études, ceux qui stagnent en classe sans qu’un professeur ait le courage ou la possibilité de les accompagner, ceux pour qui la violence l’emporte trop souvent sur les mots, ceux que l’enfermement dans un milieu trop étroit condamne au silence au dehors.
« Eloquentia » depuis quelques années en France, est fait pour eux.

C’est un concours, donc une forme coopérative de compétition où il est vrai qu’« il n’y en a qu’un qui gagne mais personne ne perd », une mise en scène fraternelle où chacun reçoit l’écoute constructive qui, en retour, va lui permettre de donner sa voix…

Un magnifique documentaire en a été tiré : « À voix haute – La Force de la Parole ».

D’une telle expérience, il y a des leçons à tirer pour tous, à commencer par ces professionnels du discours que sont les hommes politiques.
Il est ainsi amusant et touchant de voir et d’écouter les recommandations que Manal el Ankouni, lauréate du concours Eloquentia-Nanterre 2016, propose aux candidats à la présidentielle de 2017…

Cela ressemble à un jeu, ç’en est un : c’est ainsi qu’on apprend.
Ce jeu les a fait grandir, ces jeunes gens, tout en leur donnant l’essentiel de ce qui est nécessaire pour prendre et donner leur parole au sein de la société française.

Quel est pour eux l’horizon ?
On peut s’en faire une idée en allant voir du côté du modèle britannique, celui qu’avec les siècles on a déduit de l’expérience du Parlement et des universités.
Hors de ces enceintes, depuis 2002, il a pris les formes que propose « Intelligence squared, the world of debate ». En français, on appellerait cela « Puissance 2 » ou « le Grand Débat ».

Ce sont principalement des événements-débat dans le style oxfordien, où des orateurs notoires confrontent leurs points de vue sur la question du jour.
S’y ajoutent des entretiens approfondis avec des figures de premier plan et, désormais, des cours–concours intitulés « Debate Mate », dont le slogan est « Debate like a World Champion » . C’est plus élitiste et plus bref que ce que fait Eloquentia, mais l’esprit est semblable.

Produire des « champions du monde du débat » ?
On ne saurait en anglais se contenter de moins, mais la finalité est de faire de ces jeunes gens des « debate mates », d’éloquents interlocuteurs aptes à faire émerger, si ce n’est des idées communes, du moins des conclusions partagées.

Avec l’école primaire de Buigny-les-Gamaches, on s’efforçait de faire peuple.
Avec Eloquentia, il s’agit que tous ceux qui vivent ici puissent entrer dans le débat.
Avec Intelligence Squared, on s’essaye à faire monde.
Si un jour on y parvient, cela passera par des initiatives de cet ordre : pour parler ensemble, il faut savoir parler.

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Auteur : Pierre Nicolas

Polygraphe (essai de philosophie politique, romans historiques, blog) après avoir été psychothérapeute, consultant, dirigeant.

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