Les Amis de la Paix 2 – L’arbitrage international

Au Congrès parisien des Amis de la Paix Universelle, en 1849, on s’est fort convaincu de la nécessité de mettre en place un arbitrage international.

C’est une idée ancienne dont on sait la fragilité, au moins depuis la guerre de Troie.
Tous les chefs de Grèce ayant brigué la main d’Hélène, "la plus belle femme du monde", au lieu  de s’entre-tuer, suivirent l’avis d’Ulysse. Devant Tyndare, le père de la promise, ils prêtèrent serment d'agir en alliés de celui qui l’aurait finalement pour épouse. Ce fut Ménélas, roi de Sparte, rude guerrier s’il en est : Homère l’appelle « l’aimé d’Arès » (ἀρηίφιλος Μενέλαος / arêíphilos Menélaos) et aussi « l’irréprochable » (Μενέλαος ἀμύμων / Menélaos amúmôn). Bref, Ménélas, homme de devoir, distrayait peu sa femme.
Une absence aidant, Pâris y vit une occasion. Il enleva l'épouse et une part des trésors, il s’ensuivra cette belle opération de justice internationale que l’Iliade nous conte. Ce fut un beau succès : Ménélas rentrera dans ses droits. Troie détruite et pillée, Pâris blessé puis décédé, Hélène récupérée, ce dur soldat finira sa vie chez lui, entre sa femme et ses trésors.

Méfions-nous donc des arbitrages et des traités de paix : celui d’Ulysse (« le serment de Tyndare ») a engendré la guerre de Troie.

Le mécanisme est toujours le même : l’alliance « défensive » entraîne la revanche et, en cas de succès, on se dote préventivement de moyens permanents qu’il va falloir gérer. Un chef, des ministres, une administration, bientôt cela fait un État, mais à quoi bon tout cela si ce n’est pour s’étendre ? Il y a maintenant des positions à prendre. Elles vont aux plus entreprenants.

Ainsi Athènes au V° siècle av. J.-C., de la Ligue de Délos, se fera un empire, comme au siècle d’après Philippe de Macédoine avec la Ligue de Corinthe.

Le procédé vaut d’un bout à l’autre de l’histoire. Les deux guerres mondiales du XX° siècle l’ont bien montré : l’intervention tardive des États-Unis leur a donné l’hégémonie.

Les braves gens s’offusquent de l’adage de Big Brother : « La guerre, c’est la paix », dans le 1984 de George Orwell. « Bel exemple de novlangue ! », se disent ceux qui lui trouvent des résonnances dans la rhétorique de nos politiciens. Mais paix et guerre sont des concepts complémentaires.
Cela se dit pudiquement : « Si vis pacem, para bellum » (Si tu veux la paix, prépare la guerre).
Il serait plus juste d’avouer : la paix, c’est la guerre.
Au nom de la paix, on justifie tous les envahissements (voyez le Grand Dessein du bon roi Henri IV)

D’où la déception que connaîtront bientôt tous les idéalistes de 1849.
Ils savaient bien leurs classiques pourtant, et plus profondément que nous, mais sans doute les récitaient-t-ils comme des textes sacrés, sans plus chercher à en tirer d’autres leçon que de morale individuelle.
L’Iliade les rassurait en leur redisant la vieillesse du monde. L’ayant classée au rang inoffensif des beaux souvenirs d’enfance, ils se succédèrent à la tribune pour faire l’éloge de l’arbitrage.
C’est ce qu’on voit en reprenant les Actes du Congrès…

Précédentes livraisons
La nouvelle Marianne 
Les Amis de la Paix - Le congrès de Paris en 1849

Lisons attentivement les orateurs d’hier. Pensent-ils différemment que les bons esprits d’aujourd’hui ? Et pourtant, nous connaissons la suite de l’histoire…

Pour un arbitrage international

[La parole est à M. Chamerovzow pour lire un mémoire de M. Bodwin.
Chamerovzow, secrétaire adjoint de la Société de protection pour les aborigènes, lit une traduction, en français, d’un discours du Docteur Bodwin de Bradford, sur l’arbitrage international.]

Dans cet essai, le savant docteur s’attache à prouver que la guerre, quoiqu’elle ait été pratiquée jusqu’à présent, n’est pas un fait nécessaire, éternel. Il y a, dit-il, trois moyens de mettre fin aux querelles qui surviennent entre les individus et les nations : la force, la loi et la raison. La force est le procédé barbare, et les individus ont généralement renoncé à l’employer : ils recourent à la loi pour vider leurs différends. Mais, pour les nations, aucun tribunal n’existe encore. Elles sont donc obligées d’en appeler à la raison publique et de la prendre pour juge de leurs querelles. Telle est l’origine du procédé de l’arbitrage. On fait choix des hommes que l’on juge les plus probes, les plus désintéressés, et on leur confie le jugement de l’affaire en litige, en s’engageant des deux parts à soumettre à leur décision. Ce procédé n’est-il pas infiniment préférable à celui de la guerre, lequel, d’ailleurs, ne saurait rien résoudre au point de vue du droit ?

Louis Alexis Chamerovzow (1816-1875)

D’origine russe, le britannique Louis Alexis Chamerovzow s'est consacré à la protection des droits des Maoris de Nouvelle-Zélande. Il est par la suite le secrétaire de la British and Foreign Anti-Slavery Society et transcrira les souvenirs de John Brown, un noir illettré, il en fera un influent pamphlet anti-esclavage : Slave Life in Georgia (London, 1855).

[M. le Docteur Bodwin résume de la manière suivante sa nette et solide argumentation :]

Des querelles peuvent survenir entre les nations comme entre les individus. Dans toute dispute, le droit se trouve quelque part. La force brutale est complètement impuissante à découvrir où il se trouve. Les parties immédiatement intéressées dans l’affaire ne peuvent pas toujours la terminer elle-même. Le moyen le plus simple d’en finir, c’est de faire examiner et juger le différend par des hommes experts et désintéressés. Aucun obstacle insurmontable ne s’oppose à ce que les nations adoptent ce procédé d’arbitrage, à la fois le plus simple, le plus économique et le plus juste de tous. Il suffit donc de convaincre les gouvernements et les peuples de sa supériorité relativement aux autres, pour rendre désormais les guerres impossibles.

[Le révérend Asa Mahan, délégué des États-Unis et président de l’institut d’Oberlin (Ohio) suggère ensuite que…]

« Le seul moyen de rendre l’arbitrage efficace, c’est de créer un tribunal international, un tribunal dont l’unique fonction serait de régler, au point de vue de la justice, les différents qui surviendraient entre les nations. »

[M. Cobden répond un peu plus loin à M. Mahan que…]

« Nous ne proposons pas de constituer les gouvernements comme arbitres des différends internationaux, nous voudrions que les arbitres fussent appropriés à chaque cas particulier ; par exemple, dans une question d’étiquette militaire ou navale, on choisirait un général ou un amiral ; dans une affaire commerciale, on prendrait un négociant, et ainsi de suite. »

[M. Henry Vincent, de Londres, ancien contremaître dans une manufacture de Manchester, et l’un des plus remarquables orateurs des meetings de l’Angleterre, occupe ensuite la tribune.]

« J’en appelle aux illustres membres qui siègent autour de moi. La guerre a-t-elle jamais terminé une seule dispute ? La guerre complique une querelle, éteint le sens de la justice, enflamme les vieilles animosités nationales, crée de nouvelles antipathies, encourage les mauvaises passions, gaspille les ressources des nations, et toujours retarde le rétablissement de l’ordre au lieu de le hâter. Il faut que l’arbitrage intervienne, pour que la paix soit rétablie.

Mais nous disons, nous, que l’arbitrage doit précéder la guerre et non pas la suivre ; nous ajoutons que, si la plus petite portion des efforts dépensés en faveur de la guerre était appliquée à la politique de l’arbitrage, notre victoire serait bientôt complète. […]

Avançons donc, encouragés par ce que nous avons déjà fait.
Que ceux qui croient que toute guerre est criminelle, se réjouissent avec moi de la rapide diffusion de nos principes ! qu’ils se réjouissent de voir que toutes les grandes influences matérielles et intellectuelles de notre siècle travaillent avec nous ! L’éducation concourt à notre œuvre de civilisation, en empiétant incessamment sur le domaine de la force brutale. La science, en pourvoyant de jour en jour plus amplement aux besoins de l’homme, en vulgarisant le bien-être, vient encore à notre secours. La politique de la liberté du commerce, qui grandit partout dans l’opinion, mais de notre côté l’esprit industriel et commercial. La puissance de la vapeur, qui nous a transportés en un jour de Londres à Paris, est notre amie ; elle renverse les barrières de la distance et des temps, elle précipite les nations au sein des nations, en détruisant sur son passage les haines nationales. Donc, prenons courage […]. Nous ferons taire ceux qui crient à l’utopie ; nous prouverons il n’y a rien d’utopique dans une cause qui est basée sur les éternelles lois de la Providence, et sur les tendances progressives de l’humanité. »

[La parole est à M. Suringar vice-président du Congrès. Le vénérable philanthrope d’Amsterdam est accueilli par de nombreux applaudissements.]

Willem Hendrik Suringar (1790-1872)

« Messieurs, je viens de la Hollande, qui fut la patrie du célèbre Hugo Grotius et de Gabinus de Wal. Ce dernier publia, il y a quarante ans, une dissertation latine sur l’alliance des peuples pour établir une paix universelle, et j’ai l’honneur de déposer sur le bureau un exemplaire de cet ouvrage, au nom du fils de l’auteur, M. Johan de Wal, professeur de droit à Leyde.

Invité à prendre part à vos délibérations, je n’ai accepté cet honneur qu’après m’être livré à une méditation sérieuse sur l’œuvre à laquelle je suis appelé à concourir, car ce n’est pas à l’âge de près de soixante ans que je voudrais adopter des utopies.

[L’orateur se demande ensuite quels sont les intentions, les vœux, les efforts et les projets des amis de la paix, et il répond qu’il ne croit pas à une paix universelle et éternelle, mais que la paix peut devenir la règle générale parmi les hommes, et la guerre une très-rare exception ; qu’il ne veut pas attaquer l’institution des armées permanentes, et qu’il ne veut arriver au désarmement progressif qu’au fur et à mesure qu’on aura réussi à substituer l’arbitrage à la voie des armes, ce qui suppose l’existence d’un code international.]

Tâchons, mes amis, dit-il, d’obtenir un arbitrage fondé sur un code international. On le sait, un code de cette nature rencontrera des obstacles nombreux et presque insurmontables avant qu’il soit adopté. Il est cependant urgent de s’en occuper. La situation financière des États s’aggrave tous les jours, et quelques-uns d’entre eux ne peuvent continuer à marcher dans la voie funeste où ils sont engagés, sans arriver, dans un avenir plus ou moins rapproché, à une ruine complète. Qui pourrait calculer seulement pour la Hollande, ma patrie bien-aimée, les pertes énormes, tristes résultats de la guerre et des dissensions civiles qui 1’ont autrefois agitée? Et l’on consentirait à laisser subsister ce terrible fléau de la guerre ? Non, mille fois ! Des hommes civilisés et chrétiens ne sont pas destinés à se dévorer les uns les autres. Dieu veuille qu’un jour nos arrière-neveux puissent lire dans nos capitales, sur la porte d’un grand hôtel, cette magnifique inscription : Ministère de la Paix, remplaçant celle de : Ministère de la guerre, qui frappe aujourd’hui péniblement nos regards !

Ce sont les générations futures sur lesquelles il faut essentiellement exercer notre action. C’est à leur instruction et à leur éducation qu’il est urgent de donner un caractère vraiment pacifique. Bercez vos enfants au chant des hymnes guerriers ; proposez pour modèle à vos jeunes gens Bayard ou Nelson ; montrez-leur avec orgueil les trophées militaires élevés sur nos places publiques dans l’enivrement de nos victoires ; persuadez-les que la mort au champ de bataille est la plus belle et la plus honorable, et ce sera merveille, en vérité, si, parvenus à l’âge mûr, ils sont des amis de la paix.

[L’orateur dit que, sans se faire illusion sur l’avenir, il attend beaucoup de bien de l’Association des Amis de la Paix. Il parle des ressources immenses que la nature offre à l’homme sur toute la surface du globe, et de la force que celui-ci peut puiser dans le culte de son Dieu. Il insiste sur la nécessité de désarmer les erreurs et les préjugés par une bonne éducation, et il finit par ces touchantes paroles :]

Nous voici rassemblés en grand nombre en ce lieu, de toutes les parties du monde, dans une pensée de paix. Que dans ce moment solennel nous entendions retentir au fond de notre cœur ces paroles de notre adorable Sauveur : « C’est à cela que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres », et que nous ne cessions jamais désormais d’avoir présent à la pensée ce précepte admirable de notre divin Maitre : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés; vivez en paix. »

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Auteur : Pierre Nicolas

Polygraphe (essai de philosophie politique, romans historiques, blog) après avoir été psychothérapeute, consultant, dirigeant.

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