Victor Hugo, discours du 17 juillet 1851 (texte intégral)

Victor Hugo entre dans la postérité par ce discours à l’Assemblée nationale législative le 17 juillet 1851 : avec son « Détruire la misère », du 9 juillet 1849, c’est l’épithalame des noces du peuple et de la république.
Il comporte, comme il l’avoue lui-même, des « fautes de tribune » mais elles seront bientôt emportées par le coup d’Etat du 2 décembre 1852, l’exil, la parution des Misérables, la guerre de 1870, la chute de l’Empire, l’avènement de la III° République et le retour en France trop tard pour obtenir la présidence à laquelle il avait aspiré pour 1852, mais la gloire tout de même, de poète national, avec son grand train d’obsèques solennelles suivies de l’entrée au Panthéon, dix jours après sa mort. La République encore jeune (c’était en 1885), et fragile encore, se célébrait en celui qui l’avait célébrée à sa dernière occurrence, annoblie de ses mots et longtemps attendue.
On ne le connaissait pas comme martyr, avant, mais plutôt comme ambitieux trublion, talentueux poète, auteur de théâtre et romancier. De treize ans plus âgé, Lamartine (1790-1869) avait une notoriété analogue et quelque élan politique, lui aussi, mais les deux littérateurs étaient plus orateurs que stratèges.
Lamartine, après avoir participé au gouvernement provisoire en 1848, avait échoué (0,26% des suffrages) dans sa candidature face à Louis-Napoléon Bonaparte. La France, avait dit le polémiste catholique Louis Veuillot, s’était « oubliée à cette folie de prendre un jour pour colonel le principal musicien du régiment. » L’élégiaque avait en effet des positions ambigues. Dans La politique rationnelle (1831),  ne s’était-il pas prononcé pour « la république, mais la république mixte, à plusieurs corps, à une seule tête, république à sa base, monarchie au sommet… », autrement dit la monarchie constitutionnelle, ce qu’avec Louis-Philippe on venait de quitter ? Il est vrai que Lamartine n’avait pas d’ambition pour lui-même. « Non, non ! disait-il. Il n’est pas vrai que la politique soit de l’ambition toujours. C’est la petite, qui est de l’ambition ; la grande est du dévouement. Je ne conçois que la grande. Celle-là est patiente, comme l’idée qui la fait agir ! »
Lamartine ne savait donc pas vraiment où il allait. En outre, il avait des problèmes d’argent. C’est pourquoi il sortit de la politique, laissant ainsi à l’autre poète une place possible.

Hugo, lui, sentait son heure venir.
Quand on avait demandé à Lamartine où il voulait siéger à l’Assemblée, à gauche ou à droite ? ce doux rêveur avait répondu « Au plafond !« .
Au plafond, Hugo y était déjà, lui qui, sous Louis-Philippe, avait été pair de France.  Si république il y avait,  c’est au sommet qu’il se voyait. La première occasion, il l’avait manquée. Charles Louis Napoléon Bonaparte l’avait saisie, avec son aide d’ailleurs. Pour lui, c’était trop tôt. Ce serait la prochaine fois. Dès lors, homme d’ordre devenu républicain, il développa cette pensée, plus sans doute qu’on l’avait fait avant lui, mieux en tout cas. Ses mots, ses phrases, ses élans oratoires seraient « peuple » désormais, réformateurs et républicains, en forme de lettres de créance pour un avenir apte à faire oublier deux passés, celui de la France et le sien, tout en s’en réclamant.

Bref, Hugo est tout à sa vocation de réécrire l’histoire.
Intemporelle, celle qu’il produit a des couleurs d’éternité rêvée. Dans l’immédiat, elle paraissait à contretemps. On ne se privera pas de le lui dire, le lui crier et d’en rire (voyez les comptes rendus). C’est elle qui reste aujourd’hui. Toute chargée d’illusions, elle fait toujours rêver.
On peut encore y songer mais, pour penser notre avenir, non pas ce qui aurait pu être mais ce qui, maintenant, peut et doit être, c’est autre chose qu’il nous faut, d’autres pensées.

Ces hommes rêvaient à force d’ennui. On s’ennuie d’impuissance, lot des trop jeunes, des trop vieux et de ceux qui ne sont pas assez pour entrer dans l’action. Prenez garde à ces derniers : il en est parmi eux  de pleine force qui, se sentant floués du pouvoir qu’ils n’ont pas, s’agitent pour créer l’occasion et, quand elle vient, fût-ce un moment, la saisissent.
Pour Lamartine, ce fut le 26 février 1848 à l’Hôtel de Ville quand, d’une voix forte et d’un noble discours, assagissant la foule en armes, il repoussa la « république de parti » et le « drapeau de terreur« .

Ces hommes ont-ils échoué ? Oui mais dans la voie de ce qu’ils avaient rêvé dans leurs moments d’ennui.
Le 10 janvier 1839, donc bien avant le « Quand la France s’ennuie » de Pierre Viansson-Ponté en 1968, Lamartine déclarait à la Chambre : « 1830 n’a pas su se créer son action et trouver son idée. Vous ne pouviez pas refaire de la légitimité : les ruines de la Restauration étaient sous vos pieds ; vous ne pouviez pas faire de la gloire militaire : l’Empire avait passé et ne vous avait laissé qu’une colonne de bronze sur une place de Paris. Le passé vous était fermé, il vous fallait une idée nouvelle. Vous ne pouviez pas emprunter à un passé mort je ne sais quel reste de chaleur vitale insuffisant pour animer un gouvernement d’avenir ; vous avez laissé manquer le pays d’action. Il ne faut pas se figurer, Messieurs, que, parce que nous sommes fatigués des grands mouvements qui ont remué le siècle et nous, tout le monde est fatigué comme nous et craint le moindre mouvement. Les générations qui grandissent derrière nous ne sont pas lasses, elles ; elles veulent agir et se fatiguer à leur tour : quelle action leur avez-vous donnée ? La France est une nation qui s’ennuie ! Et prenez-y garde, l’ennui des peuples devient aisément convulsion et ruines. »
En 1841, il récidivait : « Ah, des idées nouvelles, des hommes nouveaux ! Voilà le cri des choses et du pays. Les partis meurent de vétusté, les intérêts souffrent. L’Europe ne nous comprend pas ; et nous ne comprenons pas l’Europe. Du nouveau ! du nouveau ! ou notre révolution mourra de vieillesse à dix ans de distance ! »
Il est vrai qu’au gouvernement, Guizot, adossé au roi, résistait à tout élargissement du corps électoral. Il n’en reste pas moins que Lamartine, jusqu’à l’Empire, et Hugo, jusqu’à la chute de l’Empire, ne voyaient pas plus loin que l’obstacle à abattre.

Prenons garde à nos rêves. En fond de paysage, ils aèrent le présent mais ferment l’horizon. Ce qui se joue au delà est terrible parfois.
Nous ne le savons que trop : les rêves du XIX° siècle ont perdu le XX°.


Internet ne fournissant que des extraits de cette intervention décisive de Victor Hugo, on en donne ci-après le texte intégral. La transcription ci-après est, pour l'essentiel, tirée de la version qu'en donne Victor Hugo dans ses Actes et Paroles. Du texte du Moniteur, il ne garde cependant que les élements de contexte nécessaires à la compréhension et censure s'il le peut les critiques trop virulentes. Enfin, il ajoute en note les traitements reçus de l'Empire par ceux qui ont "trahi". On a fait à "son" texte quelques ajouts tirés du compte rendu paru dans Le Constitutionnel du 18 juillet 1851. Ils aident à mieux se représenter l'ambiance de la réunion.
Victor Hugo. Actes et Paroles. I. Avant l’exil (1841-1851). Albin Michel. 1937. 714 p. IX. Révision de la Constitution. p. 236 et s.
17 juillet 1851

Louis Bonaparte, voulant se perpétuer, proposait la révision de la constitution. M. Victor Hugo la combattit.
Ce discours fut prononcé après la belle harangue de M. Michel (de Bourges) sur la même question.
Les débats semblaient épuisés par le discours du représentant du Cher ; M. Victor Hugo les ranima en imprimant un nouveau tour à la discussion. M. Michel (de Bourges) avait usé de ménagements infinis ; il avait été écouté avec calme. M. Victor Hugo, laissant de côté les pré­cautions oratoires, entra dans le vif de la question. Il attaqua la réaction de face. Après lui, la discussion, détournée de son terrain par M. Baroche, fut close.
La proposition de révision fut rejetée.
(Note de l'Édition de 1853.)

VICTOR HUGO (profond silence). — Messieurs, avant d’accepter ce débat, il m’est impossible de ne pas renouveler les réserves déjà faites par d’autres orateurs. Dans la situation actuelle, la loi du 31 mai étant debout, plus de quatre millions d’électeurs étant rayés, — résultat que je ne veux pas qualifier à cette tribune, car tout ce que je dirais serait trop faible pour moi et trop fort pour vous, mais qui finira, nous l’espérons, par inquiéter, par éclairer votre sagesse, — le suffrage universel, toujours vivant de droit, étant supprimé de fait, nous ne pouvons que dire aux auteurs des diverses propositions qui investissent en ce moment la tribune :
Que nous voulez-vous? Quelle est la question ? Que demandez-vous? La révision de la Constitution ! Par qui ? Par le souverain ! Où est-il ?
Qu’en a-t-on fait ? (Mouvement.)
Quoi ! une Constitution a été faite par le suffrage universel, et vous voulez la faire défaire par le suffrage restreint ! Quoi ! ce qui a été édifié par la nation souveraine, vous voulez le faire renverser par une fraction privilégiée ! Quoi ! cette fiction d’un pays légal, témérairement posée en face de la majestueuse réalité du peuple souverain, cette fiction chétive, cette fiction fatale, vous voulez la rétablir, vous voulez la restaurer, vous voulez vous y confier de nouveau !
Un pays légal, avant 1848, c’était imprudent. Après 1848, c’est insensé ! (À gauche : Très bien ! très bien !)
Et puis, un mot.
Quel peut être, dans la situation présente, tant que la loi du 31 mai n’est pas abrogée, purement et simplement abrogée, entendez-vous bien, ainsi que toutes les autres lois de même nature et de même portée qui lui font cortège et qui lui prêtent main-forte : loi du colportage, loi contre le droit de réunion, loi contre la liberté de la presse, — quel peut être le succès de vos propositions ? Qu’en attendez-vous ? Qu’en espérez-vous ?
Quoi ! c’est avec la certitude d’échouer devant le chiffre immuable de la minorité, gardienne inflexible de la souveraineté du peuple, de la minorité, cette fois constitutionnellement souveraine et investie de tous les droits de la majorité, de la minorité, pour mieux dire, devenue elle-même majorité ! quoi ! c’est sans aucun but réalisable devant les yeux, car personne ne suppose la violation de l’article 111, personne ne suppose le crime… (mouvements divers) quoi ! c’est sans aucun résultat parlementaire possible que vous, qui vous dites des hommes pratiques, des hommes positifs, des hommes sérieux, qui faites à votre modestie cette violence de vous décerner à vous-mêmes, et à vous seuls, le titre d’hommes d’État ; c’est sans aucun résultat parlementaire possible, je le répète, que vous vous obstinez à un débat si orageux et si redoutable ! Pourquoi ? pour les orages du débat ! (Bravo! bravo!) Pour agiter la France, pour faire bouillonner les masses, pour réveiller les colères, pour paralyser les affaires, pour multiplier les faillites, pour tuer le commerce et l’industrie ! Pour le plaisir ! (Vive approbation à gauche.)
Fort bien ! le parti de l’ordre a la fantaisie de faire du désordre, c’est un caprice qu’il se passe. Il est le gouvernement, il a la majorité dans l’Assemblée, il lui plaît de troubler le pays, il veut quereller, il veut discuter, il est le maître !
Soit ! Nous protestons. C’est du temps perdu, un temps précieux; c’est la paix publique gravement troublée. Mais puisque cela vous plaît, puisque vous le voulez, que la faute retombe sur qui s’obstine à la commettre. Soit, discutons.

J’entre immédiatement dans le débat. (Rumeur à droite. Cris : La clôture ! M. Molé, assis au fond de la salle, se lève, traverse tout l’hémicycle, fait signe à la droite, et sort. On ne le suit pas. Il rentre. On rit à gauche. L’orateur continue.)

Messieurs, je commence par le déclarer, quelles que soient les protestations de l’honorable M. de Falloux, les protestations de l’honorable M. Berryer, quelles que soient ces protestations tardives, qui ne peuvent effacer tout ce qui a été dit, écrit et fait depuis deux ans; — je le déclare, à mes yeux, et, je le dis sans crainte d’être démenti, aux yeux de la plupart des membres qui siègent de ce côté (l’orateur désigne la gauche), votre attaque contre la République française est une attaque contre la Révolution française !
Contre la Révolution française tout entière, entendez-vous bien ; depuis la première heure qui a sonné en 1789 jusqu’à l’heure où nous sommes !
(A gauche : Oui ! c’est cela !)
Nous ne distinguons pas, nous; à moins qu’il n’y ait pas de logique au monde, la Révolution et la République sont indivisibles. L’une est la mère, l’autre est la fille. L’une est le mouvement humain qui se manifeste, l’autre est le mouvement humain qui se fixe. La République, c’est la Révolution fondée. (Vive approbation.)
Vous vous débattez vainement contre ces réalités; on ne sépare pas 89 de la République, on ne sépare pas l’aube du soleil. (Interruption à droite. ‑ Bravos à gauche.) Nous n’acceptons donc pas vos protestations. Votre attaque contre la République, nous la tenons pour une attaque contre la Révolution, et c’est ainsi, quant à moi, que j’entends la qualifier à la face du pays. Non, nous ne prendrons pas le change ! Je ne sais pas si, comme on l’a dit, il y a des masques dans cette enceinte (Mot de M. de Mornay), mais j’affirme qu’il n’y aura pas de dupes ! (Rumeurs à droite.)
Cela dit, j’aborde la question.

Messieurs, en admettant que les choses, depuis 1848, eussent suivi un cours naturel et régulier dans le sens vrai et pacifique de la démocratie s’élargissant de jour en jour et du progrès, après trois années d’essai loyal de la Constitution, j’aurais compris qu’on dit :
— La Constitution est incomplète. Elle fait timidement ce qu’il fallait faire résolument. Elle est pleine de restrictions et de définitions obscures. Elle ne déclare aucune liberté entière, elle n’a fait faire, en matière pénale, de progrès qu’à la pénalité politique, elle n’a aboli qu’une moitié de la peine de mort. Elle contient en germe les empiétements du pouvoir exécutif, la censure pour certains travaux de l’esprit, la police entravant la pensée et gênant le citoyen. Elle ne dégage pas nettement la liberté individuelle. Elle ne dégage pas nettement la liberté de l’industrie. (A gauche : C’est cela! ‑ Murmures à droite.)
Elle a maintenu la magistrature inamovible et nommée par le pouvoir exécutif, c’est-à-dire la justice sans racines dans le peuple. (Rumeurs à droite.)
Que signifient ces murmures ? Comment ! vous discutez la République, et nous ne pourrions pas discuter la magistrature ! Vous discutez le peuple, vous discutez le supérieur, et nous ne pourrions pas discuter l’inférieur ! vous discutez le souverain, nous ne pourrions pas discuter le juge !

LE PRÉSIDENT. — Je fais remarquer que ce qui est permis cette semaine ne le sera pas la semaine prochaine; mais c’est la semaine de la tolérance. (Rires d’approbation à droite.)

DE PANAT. — C’est la semaine des saturnales !

VICTOR HUGO. — Monsieur le président, ce que vous venez de dire n’est pas sérieux. (À gauche : très bien !)
Je reprends, et j’insiste.

J’aurais donc compris qu’on dît : La Constitution a des fautes et des lacunes; elle maintient la magistrature inamovible et nommée par le pouvoir exécutif, c’est-à-dire, je le répète, la justice sans racines dans le peuple. Or il est de principe que toute justice émane du souverain.
En monarchie, la justice émane du roi ; en République, la justice doit émaner du peuple. (Sensation.)
Par quel procédé ? Par le suffrage universel choisissant librement les magistrats parmi les licenciés en droit. J’ajoute qu’en République il est aussi impossible d’admettre le juge inamovible que le législateur inamovible. (Mouvement prolongé.)
J’aurais compris qu’on dît : La Constitution s’est bornée à affirmer la démocratie; il faut la fortifier. Il faut que la République soit en sûreté dans la Constitution, comme dans une citadelle. Il faut donner au suffrage universel des extensions et des applications nouvelles. Ainsi, par exemple, la Constitution crée l’omnipotence d’une Assemblée unique, c’est-à-dire d’une majorité, et nous en voyons aujourd’hui le redoutable inconvénient, sans donner pour contrepoids à cette omnipotence la faculté laissée à la minorité de déférer, dans de certains cas graves et selon des formes faciles à régler d’avance, une sorte d’arbitrage décisoire entre elle et la majorité au suffrage universel directement invoqué, directement consulté ; mode d’appel au peuple beaucoup moins violent et beaucoup plus parfait que l’ancien procédé monarchique constitutionnel, qui consistait à briser le parlement.
J’aurais compris qu’on dît… (Interruption et rumeurs à droite.)

Messieurs, il m’est impossible de ne pas faire une remarque que je soumets à la conscience de tous. Votre attitude, en ce moment, contraste étrangement avec l’attitude calme et digne de ce côté de l’Assemblée (la gauche). (Vives réclamations sur les bancs de la majorité. — .Allons donc ! Allons donc ! – La clôture ! la clôture ! — Le silence se rétablit. — L’orateur reprend :)

J’aurais compris qu’on dît : Il faut proclamer plus complètement et développer plus logiquement que ne le fait la Constitution les quatre droits essentiels du peuple : Le droit à la vie matérielle, c’est-à-dire, dans l’ordre économique, le travail assuré…

GRESLAN. — C’est le droit au travail !

VICTOR HUGO continuant. — … L’assistance organisée, et, dans l’ordre pénal, la peine de mort abolie.
Le droit à la vie intellectuelle et morale, c’est-à-dire l’enseignement gratuit, la conscience libre, la presse libre, la parole libre, l’art et la science libres.
Le droit à la liberté, c’est-à-dire l’abolition de tout ce qui est entrave au mouvement et au développement moral, intellectuel, physique et industriel de l’homme.
Enfin, le droit à la souveraineté, c’est-à-dire le suffrage universel dans toute sa plénitude, la loi faite et l’impôt voté par des législateurs élus et temporaires, la justice rendue par des juges élus et temporaires… (Exclamations à droite.)

À GAUCHE. — Écoutez ! écoutez !

PLUSIEURS MEMBRES À DROITE. — Parlez ! parlez !

VICTOR HUGO reprenant. — … La commune administrée par des magistrats élus et temporaires; le jury progressivement étendu, élargi et développé; le vote direct du peuple entier, par oui ou par non, dans de certaines grandes questions politiques ou sociales, et cela après discussion préalable et approfondie de chaque question au sein de l’Assemblée nationale plaidant alternativement, par la voix de la majorité et par la voix de la minorité, le oui et le non devant le peuple, juge souverain. (Rumeurs à droite. — Longue et vive approbation à gauche.)
Messieurs, en supposant que la nation et son gouvernement fussent vis-à-vis l’un de l’autre dans les conditions correctes et normales que j’indiquais tout â l’heure, j’aurais compris qu’on dît cela, et qu’on ajoutât : la Constitution de la République française doit être la charte même du progrès humain au dix-neuvième siècle, le testament immortel de la civilisation, la Bible politique des peuples. Elle doit approcher aussi près que possible de la vérité sociale absolue. Il faut réviser la Constitution.
Oui, cela, je l’aurais compris.

Mais qu’en plein dix-neuvième siècle, mais qu’en face des nations civilisées, mais qu’en présence de cet immense regard du genre humain, qui est fixé de toutes parts sur la France, parce que la France porte le flambeau, on vienne dire : Ce flambeau que la France porte et qui éclaire le monde, nous allons l’éteindre ! … (Dénégations à droite.)

Qu’on vienne dire : Le premier peuple du monde a fait trois révolutions comme les dieux d’Homère faisaient trois pas. Ces trois révolutions qui n’en font qu’une, ce n’est pas une révolution locale, c’est la révolution humaine ; ce n’est pas le cri égoïste d’un peuple, c’est la revendication de la sainte équité universelle, c’est la liquidation des griefs généraux de l’humanité depuis que l’histoire existe (Vive approbation à gauche. — Rires à droite); c’est, après les siècles de l’esclavage, du servage, de la théocratie, de la féodalité, de l’inquisition, de la monarchie absolue, du despotisme sous tous les noms, du supplice humain sous toutes les formes, la proclamation auguste des droits de l’homme ! (Acclamation.)

Après de longues épreuves, cette révolution a enfanté en France la République; en d’autres termes, le peuple français, en pleine possession de lui-même et dans le majestueux exercice de sa toute-puissance, a fait passer de la région des abstractions dans la région des faits, a constitué et institué, et définitivement et absolument établi la forme de gouvernement la plus logique et la plus parfaite, la République, qui est pour le peuple une sorte de droit naturel comme la liberté pour l’homme. (Murmures à droite. — Approbation à gauche.) Le peuple français a taillé dans un granit indestructible et posé au milieu même du vieux continent monarchique la première assise de cet immense édifice de l’avenir, qui s’appellera un jour les États-Unis d’Europe ! (Mouvement. Long éclat de rire à droite.) [1]

Ce mot, les États-Unis d’Europe, fit un effet d’étonnement. Il était nouveau. C’est dans ce discours qu’il a été prononcé pour la première fois. Il indigna la droite, et surtout l’égaya. Il y eut une explosion de rires, auxquels se mêlaient des apostrophes de toutes sortes. Le représentant Bancel en saisit au passage quelques-unes, et les nota. Les voici :
– de Montalembert. — Les États-Unis d’Europe ! C’est trop fort. Hugo est fou.
– Molé. — Les États-Unis d’Europe ! Voilà une idée ! Quelle extravagance !
– Quentin-Bauchart. — Ces poètes
(Note de l’Édition de 1875.)
(Note de l’Édition de 1873.)

Cette révolution, inouïe dans l’histoire, c’est l’idéal des grands philosophes réalisé par un grand peuple, c’est l’éducation des nations par l’exemple de la France. Son but, son but sacré, c’est le bien universel, c’est une sorte de rédemption humaine. C’est l’ère entrevue par Socrate, et pour laquelle il a bu la ciguë ; c’est l’œuvre faite par Jésus-Christ, et pour laquelle il a été mis en croix ! (Vives réclamations à droite. — Cris : A l’ordre ! — Applaudissements répétés à gauche. Longue et générale agitation.)

DE FONTAINE ET PLUSIEURS AUTRES. — C’est un blasphème !

DE HEECKEREN [2]. – On devrait avoir le droit de siffler, si on applaudit des choses comme celles-là !

2. Plus tard sénateur de l’empire, à 30.000 francs par an.
(Note de l’édition de 1853.)

VICTOR HUGO. — Messieurs, qu’on dise ce que je viens de dire ou du moins qu’on le voie, — car il est impossible de ne pas le voir, la Révolution française, la République française, Bonaparte l’a dit, c’est le soleil ! — qu’on le voie donc et qu’on ajoute : Eh bien ! nous allons détruire tout cela, nous allons supprimer cette Révolution, nous allons jeter bas cette République,nous allons arracher des mains de ce peuple le livre du progrès et y raturer ces trois dates : 1792, 1830, 1848 ; nous allons barrer le passage à cette grande insensée, qui fait toutes ces choses sans nous demander conseil, et qui s’appelle la Providence. Nous allons faire reculer la liberté, la philosophie, l’intelligence, les générations; nous allons faire reculer la France, le siècle, l’humanité en marche ; nous allons faire reculer Dieu ! (Profonde sensation.) Messieurs, qu’on dise cela, qu’on rêve cela, qu’on s’imagine cela, voilà ce que j’admire jusqu’à la stupeur, voilà ce que je ne comprends pas ! (A gauche : Très bien! très bien ! — Nouveaux rires à droite.)

Et qui êtes-vous pour faire de tels rêves ? Qui êtes-vous pour tenter de telles entreprises ? Qui êtes-vous pour livrer de telles batailles ? Comment vous nommez-vous ? Qui êtes-vous ?

Je vais vous le dire.

Vous vous appelez la monarchie, et vous êtes le passé.

La monarchie ! Quelle monarchie ? (Rires et bruit à droite.)

ÉMILE DE GIRARDIN, au pied de la tribune. — Écoutez donc, messieurs ! nous vous avons écoutés hier.

VICTOR HUGO. — Messieurs, me voici dans la réalité ardente du débat.

Ce débat, ce n’est pas nous qui l’avons voulu, c’est vous. Vous devez, dans votre loyauté, le vouloir entier, complet, sincère. La question République ou Monarchie est posée. Personne n’a plus le pouvoir, personne n’a plus le droit de l’éluder. Depuis plus de deux ans, cette question, sourdement et audacieusement agitée, fatigue la République; elle pèse sur le présent, elle obscurcit l’avenir. Le moment est venu de s’en délivrer. Oui, le moment est venu de la regarder en face, le moment est venu de voir ce qu’elle contient. Cartes sur table ! Disons tout. (Ecoutez ! écoutez ! — Profond silence.)

Deux monarchies sont en présence. Je laisse de côté tout ce qui, aux yeux mêmes de ceux qui le proposent ou le sous-entendent, ne serait que transition et expédient. La fusion a simplifié la question. Deux monarchies sont en pré­sence. — Deux monarchies seulement se croient en posture de demander la révision à leur bénéfice, et d’escamoter à leur profit la souveraineté du peuple.

Ces deux monarchies sont : la monarchie de principe, c’est-à-dire la légitimité; et la monarchie de gloire, comme parlent certains journaux privilégiés (rires et chuchotements), c’est-à-dire l’empire.

Commençons par la monarchie de principe ; à l’ancienneté d’abord. Messieurs, avant d’aller plus loin, je le dis une fois pour toutes, quand je prononce, dans cette discussion, ce mot monarchie, je mets à part et hors du débat les personnes, les princes, les exilés, pour lesquels je n’ai au fond du cœur que la sympathie qu’on doit à des français et le respect qu’on doit à des proscrits ; sympathie et respect qui seraient bien plus profonds encore, je le déclare, si ces exilés n’étaient pas un peu proscrits par leurs amis. (Très bien! très bien !)

Je reprends. Dans cette discussion, donc, c’est uniquement de la monarchie principe, de la monarchie dogme, que je parle ; et une fois les personnes mises à part, n’ayant plus en face de moi que le dogme royauté, j’entends le qualifier, moi législateur, avec toute la liberté de la philosophie et toute la sévérité de l’histoire.

Et d’abord, entendons-nous sur ces mots, dogme et principe. Je nie que la monarchie soit ni puisse être un principe ni un dogme. Jamais la monarchie n’a été qu’un fait. (Rumeurs sur plusieurs bancs.)

Oui, je le répète en dépit des murmures, jamais la possession d’un peuple par un homme ou par une famille n’a été et n’a pu être autre chose qu’un fait. (Nouvelles rumeurs.)

Jamais, — et, puisque les murmures persistent, j’insiste, — jamais ce soi-disant dogme en vertu duquel, — et ce n’est pas l’histoire du moyen-âge que je vous cite, c’est l’histoire presque contemporaine, celle sur laquelle un siècle n’a pas encore passé, — jamais ce soi-disant dogme en vertu duquel il n’y a pas quatrevingts ans de cela, un électeur de Hesse vendait des hommes tant par tête au roi d’Angleterre pour les faire tuer dans la guerre d’Amérique (dénégations irritées), les lettres existent, les preuves existent, on vous les montrera quand vous voudrez… (le silence se rétablit) jamais, dis-je, ce pré­tendu dogme n’a pu être autre chose qu’un fait, presque toujours violent, souvent monstrueux. (A gauche : C’est vrai ! c’est vrai !)

Je le déclare donc, et je l’affirme au nom de l’éternelle moralité humaine, la monarchie est un fait, rien de plus. Or, quand le fait n’est plus, il n’en survit rien, et tout est dit. Il en est autrement du droit. Le droit, même quand il ne s’appuie plus sur le fait, même quand il n’a plus l’autorité matérielle, conserve l’autorité morale, et il est toujours le droit. C’est ce qui fait que d’une République étouffée comme la république romaine il reste un droit, tandis que d’une monarchie écroulée il ne reste qu’une ruine. (Applaudissements.)

Cessez donc, vous légitimistes, de nous adjurer au point de vue du droit. Vis-à-vis du droit du peuple, qui est la souveraineté, il n’y a pas d’autre droit que le droit de l’homme, qui est la liberté. (Très bien !) Hors de là, tout est chimère. Dire le droit du roi, dans le grand siècle où nous sommes, et à cette grande tribune où nous parlons, c’est prononcer un mot vide de sens. (Applaudissements à gauche.)

Mais, si vous ne pouvez parler au nom du droit, parlerez-vous au nom du fait ? Invoquerez-vous l’utilité ? C’est beaucoup moins superbe, c’est quitter le langage du maître pour le langage du serviteur; c’est se faire bien petit. Mais soit ! Examinons. Direz-vous que la stabilité politique naît de l’hérédité royale ? Direz-vous que la démocratie est mauvaise pour un état, et que la royauté est meilleure ? Voyons, je ne vais pas me mettre à feuilleter ici l’histoire, la tribune n’est pas un pupitre à in-folio ; — je reste dans les faits vivants, actuels, présents à toutes les mémoires. Parlez, quels sont vos griefs contre la République de 1848 ? Les émeutes ? Mais la monarchie avait les siennes. L’état des finances ? Mon Dieu ! je n’examine pas, ce n’est pas le moment, si depuis trois ans les finances de la République ont été conduites par des républicains…

A DROITE. – Non ! fort heureusement pour elles !

VICTOR HUGO. — … Mais la monarchie constitutionnelle coûtait fort cher ; mais les gros budgets, c’est la monarchie constitutionnelle qui les a inventés. Je dis plus, car il faut tout dire, la monarchie proprement dite, la monarchie de principe, la monarchie légitime, qui se croit ou se prétend synonyme de stabilité, de sécurité, de prospérité, de propriété, la vieille monarchie historique de quatorze siècles, messieurs, faisait quelquefois, faisait volontiers banqueroute ! (Rires et applaudissements.)
Sous Louis XIV, je vous cite la belle époque, le grand siècle, le grand règne, sous Louis XIV, on voit de temps en temps pâlir, c’est Boileau qui le dit…

le rentier
A l’aspect d’un arrêt qui retranche un quartier.

Or, quels que soient les euphémismes d’un écrivain satirique qui flatte un roi, un arrêt, qui retranche un quartier aux rentiers, messieurs, c’est la banqueroute. (A gauche : Très bien ! — Rumeurs à droite. — Et les assignats ?)
Sous la Régence, la monarchie empoche, ce n’est pas le mot noble, c’est le mot vrai (on rit), empoche trois cent cinquante millions par l’altération des monnaies ; c’était le temps où on pendait une servante pour cinq sous. Sous Louis XV, neuf banqueroutes en soixante ans.

UNE VOIX AU FOND À DROITE. – Et les pensions des poètes !

Victor Hugo s’arrête.

À GAUCHE. – Méprisez cela ! Dédaignez ! Ne répondez pas !

VICTOR HUGO. — Je répondrai à l’honorable interrupteur que, trompé par certains journaux, il fait allusion à une pension qui m’a été offerte par le roi Charles X, et que j’ai refusée.

DE FALLOUX. – Je vous demande pardon, vous l’aviez sur la cassette du roi. (Rumeurs à gauche.)

DE FALLOUX. — Permettez-moi de dire un mot.

VICTOR HUGO. — Vous voulez que je raconte le fait ? il m’honore ; je le veux bien.

DE FALLOUX. — Je vous demande pardon… (A gauche : C’est de la personnalité ! — On cherche le scandale ! — Laissez parler ! — N’interrompez pas ! — A l’ordre ! à l’ordre !)

DE FALLOUX. — L’Assemblée a pu observer que je n’ai pas cessé, depuis le commencement de la séance, de garder moi-même le plus profond silence, et même, de temps en temps, d’engager mes amis à le garder comme moi. Je demande seulement la permission de rectifier un fait matériel.

VICTOR HUGO. — Parlez !

DE FALLOUX. — L’honorable M. Victor Hugo a dit : «Je n’ai jamais touché de pension de la monarchie…»

VICTOR HUGO. — Non, je n’ai pas dit cela. (Vives réclamations à droite, mêlées d’applaudissements et de rires ironiques.)

PLUSIEURS MEMBRES À GAUCHE, à M. Victor Hugo. — Ne répondez pas !

M. SOUBIES, à la droite. — Attendez les explications, au moins ; vos applaudissements sont indécents !

FRICHON, à M. de Falloux. — Ancien ministre de la République, vous la trahissez.

LAMARQUE. — C’est le venin des jésuites !

VICTOR HUGO, s’adressant à M de Falloux, au milieu du bruit : — Je prie M. de Falloux d’obtenir de ses amis qu’ils veuillent bien permettre qu’on lui réponde. (Bruits confus.)

DE FALLOUX. — Je fais ce que je puis.

À L’EXTREME GAUCHE. — Faites donc faire silence à droite, monsieur le président !

LE PRÉSIDENT. — On fait du bruit des deux côtés. (A l’orateur.) Vous voulez toujours tirer parti, à votre avantage, des interruptions ; je les condamne, mais je constate qu’il y a autant de bruit à gauche qu’à droite. (Violentes réclamations et protestations à l’extrême gauche. — Les membres assis sur les bancs inférieurs de la gauche font des efforts pour ramener le silence.)

UN MEMBRE A GAUCHE. — Vous n’avez d’oreilles que pour notre côté.

LE PRÉSIDENT. — On interrompt des deux côtés. (Non ! non ! — Si ! si !) Je vois, je constate… (Nouvelles exclamations bruyantes sur les mêmes bancs à gauche.)
Je constate que, depuis cinq minutes, M. Schœlcher et M. Grévy réclament le silence. (Exclamations et protestations nouvelles à gauche. — M. Schoelcher prononce quelques mots que le bruit nous empêche de saisir.)
Je constate que vous-mêmes réclamez le silence depuis plusieurs minutes, monsieur Schœlcher et monsieur Grévy, je vous rends cette justice.

SCHŒLCHER. — Nous le réclamons, parce que nous nous sommes promis de tout entendre.

UN MEMBRE À L’EXTRÊME GAUCHE. — Le Moniteur répondra à M. le président.

LE PRÉSIDENT. — On peut nier un fait qui se passe dans un bureau, mais on ne peut pas nier un fait qui se passe à la face de l’Assemblée. (De vives apostrophes sont adressées de la gauche à M le président.)

Il vous tarde de prendre vos allures accoutumées ! (Exclamations à l’extrême gauche.)

UN MEMBRE. — C’est à vous qu’il tarde de reprendre les vôtres…

D’AUTRES MEMBRES. — Ce sont des provocations.

LE PRÉSIDENT. — Je demande le silence des deux côtés.

ARNAUD (de l’Ariège.) — Ce sont des personnalités.

SAVATIER-LAROCHE. — Ce sont des provocations qu’on cherche à rendre injurieuses.

LE PRÊSIDENT. — Voulez-vous faire silence et écouter l’orateur? (Le silence se rétablit.)

VICTOR HUGO. — Je remercie l’honorable M. de Falloux. Je ne cherchais pas l’occasion de parler de moi. Il me la donne à propos d’un fait qui m’honore. (A la droite.) Écoutez ce que j’ai à vous dire. Vous avez ri les premiers; vous êtes loyaux, je le pense, et je vous prédis que vous ne rirez pas les derniers. (Sensation.)

UN MEMBRE À L’EXTRÊME DROITE. — Si !

VICTOR HUGO, à l’interrupteur. En ce cas vous ne serez pas loyal. (Bravos à gauche. — Un profond silence s’établit.)

J’avais dix-neuf ans…

UN MEMBRE À DROITE. — Ah ! bon, j’étais si jeune ! C’est toujours la même chose, toujours la même excuse. (Longs murmures à gauche. — Cris : C’est indécent !)

VICTOR HUGO, se tournant vers l’interrupteur. — L’homme capable d’une si inqualifiable interruption doit avoir le courage de se nommer. Je le somme de se nommer. (Applaudissements à gauche. — Silence à droite. — Personne ne se nomme.)
Il se tait. Je le constate.
(Les applaudissements de la gauche redoublent.)

VICTOR. HUGO, reprenant. — J’avais dix-neuf ans ; je publiai un volume de vers. Louis XVIII, qui était un roi lettré, vous le savez, le lut et m’envoya une pension de deux mille francs. Cet acte fut spontané de la part du roi, je le dis à son honneur et au mien ; je reçus cette pension sans l’avoir demandée. La lettre que vous avez dans les mains, monsieur de Falloux, le prouve. (M de Falloux fait un signe d’assentiment. — Mouvement à droite.)

DE LAROCHEJAQUELEIN. – C’est très bien, monsieur Victor Hugo !

VICTOR HUGO. — Plus tard, quelques années après, Charles X régnait, je fis une pièce de théâtre, Marion de Lorme ; la censure interdit la pièce ; j’allai trouver le roi ; je lui demandai de laisser jouer ma pièce, il me reçut avec bonté, mais refusa de lever l’interdit. Le lendemain, rentré chez moi, je reçus de la part du roi l’avis que, pour me dédommager de cet interdit, ma pension était élevée de deux mille francs à six mille. Je refusai. (Long mouvement.) J’écrivis au ministre que je ne voulais rien que ma liberté de poète et mon indépendance d’écrivain. (Applaudissements prolongés à gauche. ­Sensation même à droite.)
C’est là la lettre que vous tenez entre les mains. (Bravo ! bravo !) Je dis dans cette lettre que je n’offenserai jamais le roi Charles X. J’ai tenu parole, vous le savez. (Profonde sensation.)

DE LAROCIIEJAQUELEIN. – C’est vrai ! dans de bien admirables vers !

VICTOR HUGO, à la droite. — Vous voyez, messieurs, que vous ne riez plus et que j’avais raison de remercier M. de Falloux. (Oui ! Oui ! Long mouvement. — Un membre rit au fond de la salle.)

A GAUCHE. — Allons donc ! c’est indécent !

PLUSIEURS MEMBRES DE LA DROITE, à M Victor Hugo. — Vous avez bien fait.

SOUBIES. – Celui qui a ri aurait accepté le tout.

VICTOR HUGO. — Je disais donc que la monarchie faisait quelquefois banqueroute. Je rappelais que, sous le régent, la monarchie avait empoché trois cent cinquante millions par l’altération des monnaies. Je continue. Sous Louis XV, neuf banqueroutes.
Voulez-vous que je vous rappelle celles qui me viennent à l’esprit ? Les deux banqueroutes Desmaretz, les deux banqueroutes des frères Pâris, la banqueroute du Visa et la banqueroute du Système… Est-ce assez de ban­queroutes comme cela ? Vous en faut-il encore ? (Longue hilarité à gauche.) En voici d’autres du même règne : la banqueroute du cardinal Fleury, la banqueroute du contrôleur général Silhouette, la banqueroute de l’abbé Terray ! Je nomme ces banqueroutes de la monarchie du nom des ministres qu’elles déshonorent dans l’histoire. Messieurs, le cardinal Dubois définissait la monarchie : Un gouvernement fort, parce qu’il fait banqueroute quand il veut. (Nouveaux rires.)
Eh bien ! la République de 1848, elle, a-t-elle fait banqueroute ? Non quoique, du côté de ce que je suis bien forcé d’appeler la monarchie, on le lui ait peut-être un peu conseillé. (On rit encore à gauche, et même à droite.)

Messieurs, la République, qui n’a pas fait banqueroute, et qui, on peut l’affirmer, si on la laisse dans sa franche et droite voie de probité populaire, ne fera pas, ne fera jamais banqueroute (A gauche : Non ! non !) la République de 1848 a-t-elle fait la guerre européenne ? Pas davantage.
Son attitude a peut-être été même un peu trop pacifique, et, je le dis dans l’intérêt même de la paix, son épée à demi tirée eût suffi pour faire rengainer bien des grands sabres.
Que lui reprochez-vous donc, messieurs les chefs des partis monarchiques, qui n’avez pas encore réussi, qui ne réussirez jamais à laver notre histoire contemporaine tout éclaboussée de sang par 1815 ? (Mouvement.) On a parlé de 1793, j’ai le droit de parler de 1815 ! (Vive approbation à gauche.)
Que lui reprochez-vous donc, à la République de 1848 ? Mon Dieu ! il y a des accusations banales qui traînent dans tous vos journaux, et qui ne sont pas encore usées, à ce qu’il paraît, et que je retrouvais ce matin même dans une circulaire pour la révision totale, « les commissaires de M. Ledru-Rollin ! les quarante-cinq centimes ! les conférences socialistes du Luxembourg ! …» — Le Luxembourg ! ah! oui, le Luxembourg ! voilà le grand grief ! Tenez, prenez garde au Luxembourg ; n’allez pas trop de ce côté-là, vous finiriez par y rencontrer le spectre du maréchal Ney ! (Sensation. — Applaudissements prolongés à gauche.)

DE RESSÉGUIER. — Vous y trouveriez votre fauteuil de pair de France ! Vous oubliez que les juges du maréchal Ney ont été vos collègues. Vous avez ardemment sollicité l’honneur de siéger parmi eux ! vous avez été des leurs !

M. LE PRÉSIDENT. — Vous n’avez pas la parole, monsieur de Rességuier.

UN MEMBRE À DROITE. — La Convention a guillotiné vingt-cinq géné­raux !

DE RESSÉGUIER. — Votre fauteuil de pair de France ! (Bruit.)

LE PRÉSIDENT. — N’interrompez pas.

VICTOR HUGO. — Je crois, Dieu me pardonne, que M. de Rességuier me reproche d’avoir siégé parmi les juges du maréchal Ney ! (Exclamations à droite. — Rires ironiques et approbatifs à gauche.)

DE RESSÉGUIER. — Vous vous méprenez…

LE PRÉSIDENT. — Veuillez-vous asseoir ; gardez le silence : vous n’avez pas la parole.

DE RESSÉGUIER, s’adressant à l’orateur. — Vous vous méprenez formel­lement… Non, Monsieur, je ne vous reproche pas d’avoir été un des juges du maréchal Ney ! Non, Monsieur, il ne s’agit pas de cela ! Je vous dis seulement que vous avez désiré, ardemment désiré sièger parmi ces pairs qui avaient jugé le maréchal Ney.

A DROITE. — Très bien !

LE PRÉSIDENT. — Monsieur de Rességuier, je vous rappelle à l’ordre formellement.

DE RESSÉGUIER. — Vous vous méprenez avec intention.

LE PRÉSIDENT. — Je vous rappellerai à l’ordre avec inscription au procès-verbal, si vous méprisez tous mes avertissements.

VICTOR HUGO. — Hommes des anciens partis, je ne triomphe pas de ce qui est votre malheur, et, je vous le dis sans amertume, vous ne jugez pas votre temps et votre pays avec une vue juste, bienveillante et saine. Vous vous méprenez aux phénomènes contemporains. Vous criez à la décadence.

UNE VOIX. — Oui, du style !

VICTOR HUGO. — Il y a une décadence en effet, mais, je suis bien forcé de vous l’avouer, c’est la vôtre. (Rires à gauche. — Murmures à droite.)
Parce que la monarchie s’en va, vous dites : La France s’en va ! C’est une illusion d’optique. France et monarchie, c’est deux. La France demeure, la France grandit, sachez cela ! (Très bien ! — Rires à droite.)
Jamais la France n’a été plus grande que de nos jours; les étrangers le savent, et, chose triste à dire et que vos rires confirment, vous l’ignorez !
Le peuple français a l’âge de raison, et c’est précisément le moment que vous choisissez pour taxer ses actes de folie. Vous reniez ce siècle tout entier, son industrie vous semble matérialiste, sa philosophie vous semble immorale, sa littérature vous semble anarchique. (Rires ironiques à droite. — Oui ! oui !) Vous voyez, vous continuez de confirmer mes paroles. Sa littérature vous semble anarchique, et sa science vous paraît impie. Sa démocratie, vous la nommez démagogie. (Oui ! oui ! à droite.)
Dans vos jours d’orgueil, vous déclarez que notre temps est mauvais, et que, quant à vous, vous n’en êtes pas. Vous n’êtes pas de ce siècle. Tout est là. Vous en tirez vanité. Nous en prenons acte.
Vous n’êtes pas de ce siècle, vous n’êtes plus de ce monde, vous êtes morts ! C’est bien ! je vous l’accorde !
(Rires et bravos. Après une pause nécessitée par cet état de gaité qui règne dans l’Assemblée, l’orateur reprend)

VICTOR HUGO. — Quoi ! Vous voulez reparaître ! (L’hilarité recommence).

A DROITE. — A qui parlez-vous ? Nous ne sommes donc plus morts ?  Nous en demandons acte.

UNE VOIX. — Les gens que vous tuez se portent assez bien. (Les rires redoublent.)

DE TINGUY, à l’orateur. — Vous nous supposez morts, monsieur le vicomte ?

LE PRÉSIDENT. — Vous ressuscitez, vous, monsieur de Tinguy !

DE TINGUY. — Je ressuscite le vicomte !

VICTOR HUGO, croisant les bras et regardant la droite en face. — Quoi ! vous voulez reparaître! (Nouvelle explosion d’hilarité et de bravos.)
(M. Victor Hugo grossissant sa voix) Quoi! vous voulez recommencer ! Quoi ! ces expériences redoutables qui dévorent les rois, les princes, le faible comme Louis XVI, l’habile et le fort comme Louis-Philippe, ces expériences lamentables qui dévorent les familles nées sur le trône, des femmes augustes, des veuves saintes, des enfants inno­cents, vous n’en avez pas assez ! il vous en faut encore. (Sensation.)
Mais vous êtes donc sans pitié et sans mémoire ! Mais, royalistes, nous vous demandons grâce pour ces infortunées familles royales !
Quoi ! vous voulez rentrer dans cette série de faits nécessaires, dont toutes les phases sont prévues et pour ainsi dire marquées d’avance comme des étapes inévitables ! Vous voulez rentrer dans ces engrenages formidables de la destinée ! (Mouvement.) Vous voulez rentrer dans ce cycle terrible, toujours le même, plein d’écueils, d’orages et de catastrophes, qui commence par des réconciliations plâtrées de peuple à roi, par des restaurations, par les Tuileries rouvertes, par des lampions allumés, par des harangues et des fanfares, par des sacres et des fêtes; qui se continue par des empiétements du trône sur le parlement, du pouvoir sur le droit, de la royauté sur la nation, par des luttes dans les Chambres, par des résistances dans la presse, par des murmures dans l’opinion, par des procès où le zèle emphatique et maladroit des magistrats qui veulent plaire avorte devant l’énergie des écrivains (vifs applaudissements à gauche) ; qui se continue par des violations de chartes où trempent les majorités complices (Très bien !), par des lois de compression, par des mesures d’exception, par des exactions de police d’une part, par des sociétés secrètes et des conspirations de l’autre, — et qui finit… — Mon Dieu ! cette place que vous traversez tous les jours pour venir à ce palais ne vous dit donc rien ? (Interruption. — A l’ordre ! à l’ordre !) Mais frappez du pied ce pavé qui est à deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore ; frappez du pied ce pavé fatal, et vous en ferez sortir, à votre choix, l’échafaud qui précipite la vieille monarchie dans la tombe, ou le fiacre qui emporte la royauté nouvelle dans l’exil ! (Applaudissements prolongés à gauche. — Murmures. Exclamations.)

LE PRÉSIDENT. — Mais qui menacez-vous donc là ? Est-ce que vous menacez quelqu’un ? Écartez cela !

VICTOR HUGO. — C’est un avertissement.

LE PRÉSIDENT. — C’est un avertissement sanglant, monsieur ; vous passez toutes les bornes, et vous oubliez la question de la révision. C’est une diatribe, ce n’est pas un discours.

VICTOR HUGO. — Comment ! il ne me sera pas permis d’invoquer l’histoire !

UNE VOIX À GAUCHE, s’adressant au président. — On met la Constitution et la République en question, et vous ne laissez pas parler !

LE PRÉSIDENT. — Vous tuez les vivants et vous évoquez les morts ; ce n’est pas la discussion. (Interruption prolongée. — Rires approbatifs à droite.)

VICTOR HUGO. — Comment, messieurs, après avoir fait appel, dans les termes les plus respectueux, à vos souvenirs ; après vous avoir parlé de femmes augustes, de veuves saintes, d’enfants innocents…

UNE VOIX. — Comédie !

VICTOR HUGO. — Après avoir fait appel à votre mémoire, il ne me sera pas permis, dans cette enceinte, après ce qui a été entendu ces jours passés, il ne me sera pas permis d’invoquer l’histoire comme un avertissement, entendez-le bien, mais non comme une menace ? il ne me sera pas permis de dire que les restaurations commencent d’une manière qui semble triomphante et finissent d’une manière fatale ? II ne me sera pas permis de vous dire que les restaurations commencent par l’éblouissement d’elles-mêmes, et finissent par ce qu’on a appelé des catastrophes, et d’ajouter que si vous frappez du pied ce pavé fatal qui est à deux pas de vous, à deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore, vous en ferez sortir, à votre choix, l’échafaud qui précipite la vieille monarchie dans la tombe, ou le fiacre qui emporte la royauté nouvelle dans l’exil ! (Rumeurs à droite. — Bravos à gauche.) Il ne me sera pas permis de dire cela ! Et on appelle cela une discussion libre ! (Vive approbation et applaudissements à gauche.)

EMILE DE GIRARDIN. — Elle l’était hier !

VICTOR HUGO. — Ah ! je proteste ! Vous voulez étouffer ma voix; mais on l’entendra cependant… (Réclamations à droite.) On l’entendra.
Les hommes habiles qui sont parmi vous, et il y en a, je ne fais nulle difficulté d’en convenir…

UNE VOIX À DROITE. — Vous êtes bien bon !

VICTOR HUGO. — Les hommes habiles qui sont parmi vous se croient forts en ce moment, parce qu’ils s’appuient sur une coalition des intérêts effrayés. Étrange point d’appui que la peur ! mais, pour faire le mal, c’en est un. — Messieurs, voici ce que j’ai à dire à ces hommes habiles : Avant peu, et quoi que vous fassiez, les intérêts se rassureront; et, à mesure qu’ils reprendront confiance, vous la perdrez.
Oui, avant peu, les intérêts comprendront qu’à l’heure qu’il est, qu’au dix-neuvième siècle, après l’échafaud de Louis XVI…

DE MONTEBELLO. — Encore !

VICTOR HUGO. — … Après l’écroulement de Napoléon, après l’exil de Charles X, après la chute de Louis-Philippe, après la Révolution française, en un mot, c’est-à-dire après le renouvellement complet, absolu, prodigieux, des principes, des croyances, des opinions, des situations, des influences et des faits, c’est la République qui est la terre ferme, et c’est la monarchie qui est l’aventure. (Applaudissements.)
Mais l’honorable M. Berryer nous disait hier : Jamais la France ne s’accom­modera de la démocratie !

À DROITE. — Il n’a pas dit cela !

UNE VOIX À DROITE. — Il a dit de la République.

DE MONTEBELLO. — C’est autre chose.

MATHIEU BOURDON. — C’est tout différent.

VICTOR HUGO. — Cela m’est égal ! j’accepte votre version. M. Berryer nous a dit : Jamais la France ne s’accommodera de la République. Messieurs, il y a trente-sept ans, lors de l’octroi de la charte de Louis XVIII, tous les contemporains l’attestent, les partisans de la monarchie pure, les mêmes qui traitaient Louis XVIII de révolutionnaire et Chateaubriand de jacobin (hilarité), les partisans de la monarchie pure s’épouvantaient de la monarchie représentative, absolument comme les partisans de la monarchie représentative s’épouvantent aujourd’hui de la République.
On disait alors : C’est bon pour l’Angleterre ! exactement comme M. Berryer dit aujourd’hui : C’est bon pour l’Amérique ! (Très bien ! très bien !)
On disait : La liberté de la presse, les discussions de la tribune, des orateurs d’opposition, des journalistes, tout cela, c’est du désordre ; jamais la France ne s’y fera ! Eh bien ! elle s’y est faite !

DE TINGUY. – Et défaite.

VICTOR HUGO. — La France s’est faite au régime parlementaire, elle se fera de même au régime démocratique. C’est un pas en avant. Voilà tout. (Mouvement.)
Après la royauté représentative, on s’habituera au surcroît de mouvement des mœurs démocratiques, de même qu’après la royauté absolue on avait fini par s’habituer au surcroît d’excitation des mœurs libérales, et la prospérité publique se dégagera à travers les agitations républicaines, comme elle se dégageait à travers les agitations constitutionnelles ; elle se dégagera agrandie et affermie. Les aspirations populaires se régleront comme les passions bourgeoises se sont réglées. Une grande nation comme la France finit toujours par retrouver son équilibre. Sa masse est l’élément de sa stabilité.
Et puis, il faut bien vous le dire, cette presse libre, cette tribune souveraine, ces comices populaires, ces multitudes taisant cercle autour d’une idée, ce peuple, auditoire tumultueux et tribunal patient, ces légions de votes gagnant des batailles là où l’émeute en perdait, ces tourbillons de bulletins qui couvrent la France à un jour donné, tout ce mouvement qui vous effraye n’est autre chose que la fermentation même du progrès (Très bien !), fermentation utile, nécessaire, saine, féconde, excellente ! Vous prenez cela pour la fièvre ? C’est la vie ! (Longs applaudissements.)
Voilà ce que j’ai à répondre à M. Berryer.
Vous le voyez, messieurs, ni l’utilité, ni la stabilité politique, ni la sécurité financière, ni la prospérité publique, ni le droit, ni le fait, ne sont du côté de la monarchie dans ce débat.

Maintenant, car il faut bien en venir là, quelle est la moralité de cette agression contre la Constitution, qui masque une agression contre la République ?
Messieurs, j’adresse ceci en particulier aux anciens, aux chefs vieillis, mais toujours prépondérants, du parti monarchique actuel, à ces chefs qui ont fait, comme nous, partie de l’Assemblée constituante, à ces chefs avec lesquels je ne confonds pas, je le déclare, la portion jeune et généreuse de leur parti, qui ne les suit qu’à regret.
Du reste, je ne veux certes offenser personne, j’honore tous les membres de cette Assemblée, et s’il m’échappait quelque parole qui pût froisser qui que ce soit parmi mes collègues, je la retire d’avance. Mais enfin, pourtant, il faut bien que je le dise, il y a eu des royalistes autrefois…

M. CALLET. — Vous en savez quelque chose. (Exclamations à gauche. ­N’interrompez pas !)

M. CHARRAS, à M. Victor Hugo. — Descendez de la tribune si on ne veut pas vous écouter!

VICTOR HUGO. — C’est évident ! il n’y a plus de liberté de tribune ! (Réclamations à droite.)

LE PRÉSIDENT. — Demandez à M. Michel (de Bourges) si la liberté de la tribune est supprimée.

SOURIES. — Elle doit exister pour tous, et non pour un seul.

LE PRÉSIDENT. — Monsieur, l’Assemblée est la même ; les orateurs changent. C’est à l’orateur à faire l’auditeur, on vous l’a dit avant-hier; c’est M. Michel (de Bourges) qui vous l’a dit.

LAMARQUE. — Il a dit le contraire.

LE PRÉSIDENT. — C’est ma variante.

MICHEL (de Bourges), de sa place. — Monsieur le président, voulez-vous me permettre un mot ? (Signe d’assentiment de M le Président.)
Vous avez changé les termes de ce que j’ai dit hier. Ce que j’ai dit ne vient pas de moi ; c’est le plus grand orateur du dix-septième siècle qui l’a dit, c’est Bossuet. Il n’a pas dit que l’orateur faisait l’auditeur; il a dit que c’était l’auditeur qui faisait l’orateur. (A gauche : Très bien ! très bien !)

LE PRÉSIDENT. — En renversant les termes de la proposition, il y a une vérité qui est la même ; c’est qu’il y a une réaction nécessaire de l’orateur sur l’Assemblée et de l’Assemblée sur l’orateur. C’est Royer-Collard lui-même qui, désespérant de faire écouter certaines choses, disait aux orateurs : Faites qu’on vous écoute.
Je déclare qu’il m’est impossible de procurer le même silence à tous les orateurs, quand ils sont aussi dissemblables. (Hilarité bruyante sur les bancs de la majorité. — Rumeurs et interpellations diverses à gauche.)

EMILE DE GIRARDIN. — Est-ce que l’injure est permise ?

CHARRAS. — C’est une impertinence.

VICTOR HUGO. — Messieurs, à la citation de Royer-Collard que vient de me faire notre honorable président, je répondrai par une citation de Sheridan, qui disait : — Quand le président cesse de protéger l’orateur, c’est que la liberté de la tribune n’existe plus. (Applaudissements répétés à gauche.)

ARNAUD (de l’Ariège). — Jamais on n’a vu une pareille partialité.

VICTOR HUGO. — Eh bien ! messieurs, que vous disais-je ? Je vous disais, — et je rattache cela à l’agression dirigée aujourd’hui contre la Répu­blique, et je prétends tirer la moralité de cette agression — je vous disais : Il y a eu des royalistes autrefois. Ces royalistes-là, dont des hasards de famille ont pu mêler des traditions à l’enfance de plusieurs d’entre nous, à la mienne en particulier, puisqu’on me le rappelle sans cesse ; ces royalistes-là, nos pères les ont connus, nos pères les ont combattus. Eh bien ! ces royalistes-là, quand ils confessaient leurs principes, c’était le jour du danger, non le lendemain ! (A gauche. — Très bien ! très bien !)
Ce n’étaient pas des citoyens, mais c’étaient des chevaliers. Ils faisaient une chose odieuse, insensée, abominable, impie : la guerre civile; mais ils la faisaient, ils ne la provoquaient pas ! (Vive approbation à gauche.) Ils avaient devant eux, debout, toute jeune, toute terrible, toute frémissante, cette grande et magnifique et formidable Révolution française qui envoyait contre eux les grenadiers de Mayence, et qui trouvait plus facile d’avoir raison de l’Europe que de la Vendée.

DE LA ROCHEJAQUELEIN. — C’est vrai !

VICTOR HUGO. — Ils l’avaient devant eux, et ils lui tenaient tête. Ils ne rusaient pas avec elle, ils ne se faisaient pas renards devant le lion ! (Applaudissements à gauche. — M de la Rochejaquelein fait un signe d’assentiment.)

UNE VOIX A DROITE. — Il vaut encore mieux se faire renard que hyène !

VICTOR HUGO à M. de la Rochejaquelein. — Ceci s’adresse à vous et à votre nom ; c’est un hommage que je rends aux vôtres.
Ils ne venaient pas lui dérober, à cette Révolution, l’un après l’autre, et pour s’en servir contre elle, ses principes, ses conquêtes, ses armes ! ils cherchaient à la tuer, non à la voler ! (Bravos à gauche.)
Ils jouaient franc jeu, en hommes hardis, en hommes convaincus, en hommes sincères qu’ils étaient.

UNE VOIX. — Vous ne l’êtes guère, vous.

VICTOR HUGO. — Et ils ne venaient pas en plein midi, en plein soleil, ils ne venaient pas en pleine Assemblée de la nation, balbutier : Vive le roi ! après avoir crié vingt-sept fois dans un seul jour : Vive la République! (Acclamations à gauche. — Bravos prolongés.)

ÉMILE DE GIRARDIN. — Ils n’envoyaient pas d’argent pour les blessés de Février.

VICTOR HUGO. — Messieurs, je résume d’un mot tout ce que je viens de dire. La monarchie de principe, la légitimité, est morte en France. C’est un fait qui a été et qui n’est plus.
La légitimité restaurée, ce serait la révolution à l’état chronique, le mouvement social remplacé par les commotions périodiques. La République, au contraire, c’est le progrès fait gouvernement. (Approbation.)

Finissons de ce côté.

LÉO DE LABORDE. — Je demande la parole. (Mouvement prolongé.)

MATHIEU BOURDON. — La légitimité se réveille.

(M. de Falloux se lève.)

À GAUCHE. — Non ! non ! n’interrompez pas ! n’interrompez pas !

(M de Falloux s’approche de la tribune. — Agitation bruyante.)

A GAUCHE, à l’orateur. — Ne laissez pas parler ! ne laissez pas parler !

VICTOR HUGO — Je ne permets pas l’interruption.

(M de Falloux monte au bureau auprès du président, et échange avec lui quelques paroles.)

VICTOR HUGO. — L’honorable M. de Falloux oublie tellement les droits de l’orateur, que ce n’est plus à l’orateur qu’il demande la permission de l’interrompre, c’est au président.

DE FALLOUX, revenant au pied de la tribune. — Je vous demande la permission de vous interrompre.

VICTOR HUGO. — Je ne vous la donne pas.

LE PRÉSIDENT. — Vous avez la parole, monsieur Victor Hugo.

VICTOR HUGO. — Mais des publicistes d’une autre couleur, des journaux d’une autre nuance, qui expriment bien incontestablement la pensée du gouvernement, car ils sont vendus dans les rues avec privilège et à l’exclusion de tous les autres, ces journaux nous crient : — Vous avez raison; la légitimité est impossible, la monarchie de droit divin et de principe est morte ; mais l’autre, la monarchie de gloire, l’empire, celle-là est non seulement possible, mais nécessaire. Voilà le langage qu’on nous tient.
Ceci est l’autre côté de la question monarchie. Examinons.
Et d’abord, la monarchie de gloire, dites-vous ! Tiens ! vous avez de la gloire ? Montrez-nous-la ! (Hilarité.) Je serais curieux de voir de la gloire sous ce gouvernement-ci ! (Rires et applaudissements à gauche.)
Voyons ! votre gloire, où est-elle ? Je la cherche. Je regarde autour de moi. De quoi se compose-t-elle ?

LEPIC. — Demandez à votre père !

VICTOR HUGO. — Quels en sont les éléments? Qu’est-ce que j’ai devant moi ? Qu’est-ce que nous avons devant les yeux ? Toutes nos libertés prises au piège l’une après l’autre et garrottées ; le suffrage universel trahi, livré, mutilé; les programmes socialistes aboutissant à une politique jésuite ; pour gouvernement une immense intrigue (mouvement), l’histoire dira peut-être un complot… (vive sensation) je ne sais quel sous-entendu inouï qui donne à la République l’empire pour but, et qui fait de cinq cent mille fonctionnaires une sorte de franc-maçonnerie bonapartiste au milieu de la nation ! toute réforme ajournée ou bafouée ; les impôts improportionnels et onéreux au peuple maintenus ou rétablis ; l’état de siège pesant sur cinq départements ; Paris et Lyon mis en surveillance ; l’amnistie refusée ; la transportation aggravée, la déportation votée ; des gémissements à la kasbah de Bone, des tortures à Belle-Isle, des casemates où l’on ne veut pas laisser pourrir des matelas, mais où on laisse pourrir des hommes !… (À gauche : Très bien ! très bien !) la presse traquée, le jury trié ; pas assez de justice et beaucoup trop de police ; la misère en bas, l’anarchie en haut ; l’arbitraire, la compression, l’iniquité ; au dehors, le cadavre de la République romaine ! (Bravos à gauche.)

VOIX À DROITE. — C’est le bilan de la République.

LE PRÉSIDENT. — Laissez donc; n’interrompez pas. Cela constate que la tribune est libre. Continuez. (Très bien ! très bien ! à gauche.)

CHARRAS. — Libre malgré vous.

VICTOR HUGO. — … La potence, c’est-à-dire l’Autriche (mouvement), debout sur la Hongrie, sur la Lombardie, sur Milan, sur Venise ; la Sicile livrée aux fusillades ; l’espoir des nationalités dans la France détruit ; le lien intime des peuples rompu ; partout le droit foulé aux pieds ; au nord comme au midi, à Cassel comme à Palerme, une coalition de rois latente et qui n’attend que l’occasion ; notre diplomatie muette, je ne veux pas dire complice ; quelqu’un qui est toujours lâche devant quelqu’un qui est toujours insolent ; la Turquie laissée sans appui contre le czar et forcée d’abandonner les proscrits ; Kossuth, le glorieux Kossuth, agonisant dans un cachot de l’Asie Mineure ; voilà où nous en sommes ! La France baisse la tête, Napoléon tressaille de honte dans sa tombe, et cinq ou six mille coquins crient : Vive l’empereur ! Est-ce tout cela que vous appelez votre gloire, par hasard ? (Profonde agitation.)

DE LADEVANSAYE. — C’est la République qui nous a donné tout cela !

M. LE PRÉSIDENT. — C’est aussi au gouvernement de la République qu’on reproche tout cela !

VICTOR HUGO. — Maintenant, votre empire, causons-en, je le veux bien. (Rires à gauche.)

VIEILLARD [1]. — Personne n’y songe, vous le savez bien.

1. Aujourd’hui sénateur, à 30.000 francs par an.
(Note de l’Édition de 1853)

VICTOR HUGO. — Messieurs, des murmures tant que vous voudrez, mais pas d’équivoques. On me crie : Personne ne songe à l’empire. J’ai pour habitude d’arracher les masques. Personne ne songe à l’empire, dites-vous ? Que signifient donc ces cris payés de : Vive l’empereur ? Une simple question : Qui les paye ? Personne ne songe à l’empire, vous venez de l’entendre ! Que signifient donc ces paroles du général Changarnier, ces allusions aux prétoriens en débauche applaudies par vous ? Que signifient ces paroles de M. Thiers, également applaudies par vous : L’empire est fait ?
Que signifie ce pétitionnement ridicule et mendié pour la prolongation des pouvoirs ? (Rumeurs à droite.) Qu’est-ce que la prolongation, s’il vous plaît ? C’est le consulat à vie. Où mène le consulat à vie ? À l’empire !
Messieurs, il y a là une intrigue ! Une intrigue, vous dis-je ! J’ai le droit de la fouiller. Je la fouille. Allons ! le grand jour sur tout cela ! Il ne faut pas que la France soit prise par surprise et se trouve, un beau matin, avoir un empereur sans savoir pourquoi ! (Applaudissements.)
Un empereur ! Discutons un peu la prétention.
Quoi ! parce qu’il y a eu un homme qui a gagné la bataille de Marengo, et qui a régné, vous voulez régner, vous qui n’avez gagné que la bataille de Satory [2] ! (Rires.)

2. Lors d’une revue à Satory, la troupe crie « Vive l’empereur ! » au grand dam du monarchiste général Changarnier. L’incident et ses conséquences permirent à Charles-Louis Napoléon Bonaparte de l’écarter.

A GAUCHE. — Très bien ! très bien! — Bravo !

ÉMILE DE GIRARDIN. — Il l’a perdue.

FERDINAND BARROT [3]. — Il y a trois ans qu’il gagne une bataille : celle de l’ordre contre l’anarchie.

3. Aujourd’hui sénateur, sous l’empire, à 30.000 francs par an.
(Note de l’Édition de 1853.)

VICTOR HUGO. — Quoi! parce que, il y a dix siècles de cela, Charle­magne, après quarante années de gloire, a laissé tomber sur la face du globe un sceptre et une épée tellement démesurés que personne ensuite n’a pu et n’a osé y toucher, — et pourtant il y a eu dans l’intervalle des hommes qui se sont appelés Philippe-Auguste, François Ier, Henri IV, Louis XIV ! Quoi ! parce que, mille ans après, car il ne faut pas moins d’une gestation de mille années à l’humanité pour reproduire de pareils hommes; parce que, mille ans après, un autre génie est venu, qui a ramassé ce glaive et ce sceptre, et qui s’est dressé debout sur le continent, qui a fait l’histoire gigantesque dont l’éblouissement dure encore, qui a enchaîné la révolution en France et qui l’a déchaînée en Europe, qui a donné à son nom pour synonymes éclatants Rivoli, Iéna, Essling, Friedland, Montmirail ! Quoi ! parce que, après dix ans d’une gloire immense, d’une gloire presque fabuleuse à force de grandeur, il a, à son tour, laissé tomber d’épuisement ce sceptre et ce glaive qui avaient accompli tant de choses colossales, vous venez, vous, vous voulez, vous, les ramasser après lui, comme il les a ramassés, lui, Napoléon, après Charlemagne, et prendre dans vos petites mains ce sceptre des titans, cette épée des géants ! Pour quoi faire ? (Longs applaudissements.) Quoi ! après Auguste, Augustule ! Quoi ! parce que nous avons eu Napoléon-le-Grand, il faut que nous ayons Napoléon-le-Petit ! (La gauche applaudit, la droite crie. La séance est interrompue pendant plusieurs minutes. Tumulte inexprimable.)

VOIX A DROITE. — Mais c’est de l’insulte, cela ! à l’ordre ! à l’ordre !

M. BAROCHE, ministre des affaires étrangères. — Il ne peut pas être permis d’insulter ainsi à la tribuneM. le Président de la République.

À GAUCHE. — Monsieur le président, nous avons écouté M. Berryer; la droite doit écouter M. Victor Hugo. Faites taire la majorité.

SAVATIER-LAROCHE. — On doit le respect aux grands orateurs. (A gauche : Très bien !)

DE LA MOSKOWA [1]. — M. le président devrait faire respecter le gouvernement de la République dans la personne du président de la Répu­blique.

LEPIC [2]. — On déshonore la République !

1. Aujourd’hui sénateur, à 30.000 francs par an.
2. Aujourd’hui aide de camp de l’empereur.
(Notes de l’édition de 1853.)

DE LA MOSKOWA. — Ces messieurs crient : Vive la République et insultent le président.

ERNEST DE GIRARDIN. — Napoléon Bonaparte a eu six millions de suffrages ; vous insultez l’élu du peuple ! (Vive agitation au banc des ministres. — M. le président essaye en vain de se faire entendre au milieu du bruit.)

DE LA MOSKOWA. — Et, sur les bancs des ministres, pas un mot d’in­dignation n’éclate à de pareilles paroles !

BAROCHE, ministre des affaires étrangères [3] — Discutez, mais n’insultez pas.

3. Aujourd’hui président du conseil d’état de l’empire, à 150.000 francs par an.

LE PRÉSIDENT. — Vous avez le droit de contester l’abrogation de l’article 45 en termes de droit, mais vous n’avez pas le droit d’insulter! (Les applaudissements de l’extrême gauche redoublent et couvrent la voix de M. le président.)

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGERES. — Vous discutez des projets qu’on n’a pas, et vous insultez ! (Les applaudissements de l’extrême gauche continuent.)

Un MEMBRE DE L’EXTRÊME GAUCHE. — Il fallait défendre la République hier quand on l’attaquait !

LE PRÉSIDENT. — L’opposition a affecté de couvrir d’applaudissements et mon observation et celle de M. le ministre, que la mienne avait précédée.
Je disais à M. Victor Hugo qu’il a parfaitement le droit de contester la convenance de demander la révision de l’article 45 en termes de droit, mais qu’il n’a pas le droit de discuter, sous une forme insultante, une candidature personnelle qui n’est pas en jeu.

VOIX À L’EXTRÊME GAUCHE. — Mais si, elle est en jeu.

CHARRAS. — Vous l’avez vue vous-même à Dijon, face à-face.

LE PRÉSIDENT. — Je vous rappelle à l’ordre ici, parce que je suis président ; à Dijon, je respectais les convenances, et je me suis tu.

CHARRAS. — On ne les a pas respectées envers vous.

VICTOR HUGO. — Je réponds à M. le ministre et à M. le président, qui m’accusent d’offenser M. le président de la République, qu’ayant le droit constitutionnel d’accuser M. le président de la République, j’en userai le jour où je le jugerai convenable, et je ne perdrai pas mon temps à l’offenser ; mais ce n’est pas l’offenser que de dire qu’il n’est pas un grand homme. (Vives réclamations sur quelques bancs de la droite.)

BRIFFAUT. — Vos insultes ne peuvent aller jusqu’à lui.

DE CAULAINCOURT. — Il y a des injures qui ne peuvent l’atteindre, sachez-le bien !

LE PRÉSIDENT. — Si vous continuez après mon avertissement, je vous
rappellerai à l’ordre.

VICTOR HUGO. — Voici ce que j’ai à dire, et M. le président ne m’empêchera pas de compléter mon explication. (Vive agitation.)
Ce que nous demandons à M. le président responsable de la République, ce que nous attendons de lui, ce que nous avons le droit d’attendre fermement de lui, ce n’est pas qu’il tienne le pouvoir en grand homme, c’est qu’il le quitte en honnête homme.

À GAUCHE. — Très bien ! très bien !

CLARY [1]— Ne le calomniez pas, en attendant.

1. Aujourd’hui sénateur, à 30.000 francs par an.
(Note de l’Édition de 1853.)

VICTOR HUGO — Ceux qui l’offensent, ce sont ceux de ses amis qui laissent entendre que le deuxième dimanche de mai il ne quittera pas le pouvoir purement et simplement, comme il le doit, à moins d’être un séditieux.

VOIX À GAUCHE. — Et un parjure !

VIEILLARD. — Ce sont là des calomnies; M. Victor Hugo le sait bien.

VICTOR HUGO. — Messieurs de la majorité, vous avez supprimé la liberté de la presse; voulez-vous supprimer la liberté de la tribune ? (Mouvement.) Je ne viens pas demander de la faveur, je viens demander de la franchise. Le soldat qu’on empêche de faire son devoir brise son épée ; si la liberté de la tribune est morte, dites-le-moi, afin que je brise mon mandat. Le jour où la tribune ne sera plus libre, j’en descendrai pour n’y plus remonter. (À droite : Le beau malheur !) La tribune sans liberté n’est acceptable que pour l’orateur sans dignité. (Profonde sensation.)
Eh bien ! si la tribune est respectée, je vais voir. Je continue.
Non ! après Napoléon-le-Grand, je ne veux pas de Napoléon-le-Petit !
Allons ! respectez les grandes choses. Trêve aux parodies ! Pour qu’on puisse mettre un aigle sur les drapeaux, il faut d’abord avoir un aigle aux Tuileries ! Où est l’aigle ? (Longs applaudissements.)

LÉON FAUCHER. — L’orateur insulte le président de la République. (Oui ! oui ! à droite.)

LE PRÉSIDENT. — Vous offensez le président de la République. (Oui ! oui ! à droite. — M. Abbattucci [1] gesticule vivement.)

M. VICTOR HUGO. — Je reprends.
Messieurs, comme tout le monde, comme vous tous, j’ai tenu dans mes mains ces journaux, ces brochures, ces pamphlets impérialistes ou césaristes, comme on dit aujourd’hui. Une idée me frappe, et il m’est impossible de ne pas la communiquer à l’Assemblée. (Agitation. L’orateur poursuit) Oui, il m’est impossible de ne pas la laisser déborder devant cette Assemblée. Que dirait ce soldat, ce grand soldat de la France, qui est couché là, aux Invalides, et à l’ombre duquel on s’abrite, et dont on invoque si souvent et si étrangement le nom ; que dirait ce Napoléon qui, parmi tant de combats prodigieux, est allé, à huit cents lieues de Paris, provoquer la vieille barbarie moscovite à ce grand duel de 1812 ? que dirait cc sublime esprit qui n’entrevoyait qu’avec horreur la possibilité d’une Europe cosaque, et qui, certes, quels que fussent ses instincts d’autorité, lui préférait l’Europe républicaine; que dirait-il, lui ! si, du fond de son tombeau, il pouvait voir que son empire, son glorieux et belliqueux empire, a aujourd’hui pour panégyristes, pour apologistes, pour théoriciens et pour reconstructeurs, qui ? des hommes qui, dans notre époque rayonnante et libre, se tournent vers le nord avec un désespoir qui serait risible, s’il n’était monstrueux ! des hommes qui, chaque fois qu’ils nous entendent prononcer les mots démocratie, liberté, humanité, progrès, se couchent à plat ventre avec terreur et se collent l’oreille contre terre pour écouter s’ils n’entendront pas enfin venir le canon russe !
(Longs applaudissements à gauche. Clameurs à droite. — Toute la droite se lève et couvre de ses cris les dernières paroles de l’orateur. — A l’ordre ! à l’ordre ! à l’ordre !
Plusieurs ministres se lèvent sur leurs bancs et protestent avec vivacité contre les paroles de l’orateur. Le tumulte va croissant. Des apostrophes violentes sont lancées à l’orateur par un grand nombre de membres. MM. Bineau [2], le général Gourgaud et plusieurs autres représentants siegeant sur les premiers bancs de la droite se font remarquer par leur animation.)

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGERES [3]. — Vous savez bien que cela n’est pas vrai ! Au nom de la France, nous protestons !

DE RANCÉ [4]. — Nous demandons le rappel à l’ordre.

1. Aujourd’hui ministre de la justice de l’empire, 120.000 francs par an.
2. Aujourd’hui sénateur, 30.000 francs, et ministre des finances de l’empire, 120.000 francs ; total, 150.000 francs par an.
3. Le même Baroche.
4. Aujourd’hui commissaire général de police, à 40.000 francs par an.
(Notes de l’Édition de 1853)

DE CROUSEILHES, ministre de l’instruction publique [5]. — Faites une application personnelle de vos paroles ! À qui les appliquez-vous ? Nommez ! nommez !

LE PRÉSIDENT. — Je vous rappelle à l’ordre, monsieur Victor Hugo, parce que, malgré mes avertissements, vous ne cessez pas d’insulter.

QUELQUES VOIX À DROITE. — C’est un insulteur à gages !

CHAPOT. — Que l’orateur nous dise à qui il s’adresse.

DE STAPLANDE. — Nommez ceux que vous accusez, si vous en avez le courage ! (Agitation tumultueuse.)

VOIX DIVERSES À DROITE. — Vous êtes un infâme calomniateur. — C’est une lâcheté et une insolence. (À l’ordre : à l’ordre : La censure !)

LE PRÉSIDENT. — Avec le bruit que vous faites, vous avez empêché d’entendre le rappel à l’ordre que j’ai prononcé.

VICTOR HUGO. — Je demande à m’expliquer. (Murmures bruyants et prolongés.)

DE HEECKEREN [6]. — Laissez, laissez-le jouer sa pièce !

LÉON FAUCHER, ministre de l’intérieur. — L’orateur… (Interruption à gauche.) L’orateur…

A GAUCHE. — Vous n’avez pas la parole !

LE PRÉSIDENT. — Laissez M. Victor Hugo s’expliquer. Il est rappelé à l’ordre.

LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR. — Comment ! messieurs, un orateur pourra insulter ici le président de la République… (Bruyante interruption à gauche.)

VICTOR HUGO. — Laissez-moi m’expliquer ! je ne vous cède pas la parole.

LE PRÉSIDENT. — Vous n’avez pas la parole. Ce n’est pas à vous à faire
la police de l’Assemblée. M. Victor Hugo est rappelé à l’ordre ; il demande à s’expliquer ; je lui donne la parole, et vous rendrez la police impossible si vous voulez usurper mes fonctions.

VICTOR HUGO. — Messieurs, vous allez voir le danger des interruptions précipitées. (Plus haut ! plus haut !) J’ai été rappelé à l’ordre, et un honorable membre que je n’ai pas l’honneur de connaître…

UN MEMBRE sort des bancs de la droite, vient jusqu’au pied de la tribune et dit — C’est moi.

VICTOR HUGO. — Qui, vous ?

L’INTERRUPTEUR. — Moi !

5. Aujourd’hui sénateur, à 30.000 francs par an.
6. Sénateur.
(Notes de l’Édition de 1853)

VICTOR HUGO. — Soit. Taisez-vous.

L’INTERRUPTEUR. — Nous n’en voulons pas entendre davantage. La mau­vaise littérature fait la mauvaise politique. Nous protestons au nom de la langue française et de la tribune française. Portez tout ça à la Porte-Saint­Martin, monsieur Victor Hugo.

VICTOR HUGO. — Vous savez mon nom, à ce qu’il paraît, et moi je ne sais pas le vôtre. Comment vous appelez-vous ?

L’INTERRUPTEUR. — Bourbousson.

VICTOR HUGO. — C’est plus que je n’espérais. (Long éclat de rire sur tous les bancs. L’interrupteur regagne sa place.)

VICTOR HUGO, reprenant. . . — Donc, monsieur Bourbousson dit qu’il faudrait m’appliquer la censure.

VOIX À DROITE. — Oui ! oui !

VICTOR HUGO. — Pourquoi ? Pour avoir qualifié comme c’est mon droit… (dénégations à droite) pour avoir qualifié les auteurs des pamphlets césaristes… (Réclamations à droite. — M. Victor Hugo se penche vers le sténographe du Moniteur et lui demande communication immédiate de la phrase de son discours qui a provoqué l’émotion de l’Assemblée.)

VOIX À DROITE. — M. Victor Hugo n’a pas le droit de faire changer la phrase au Moniteur.

LE PRÉSIDENT. — L’Assemblée s’est soulevée contre les paroles qui ont dû être recueillies par le sténographe du Moniteur. Le rappel à l’ordre s’applique à ces paroles, telles que vous les avez prononcées, et qu’elles reste­ront certainement. Maintenant, en vous expliquant, si vous les changez, l’Assemblée sera juge.

VICTOR HUGO. — Comme le sténographe du Moniteur les a recueillies de ma bouche… (Interruptions diverses.)

PLUSIEURS MEMBRES. — Vous les avez changées! — Vous avez parlé au sténographe ! (Bruit confus.)

DE PANAT, questeur, et autres membres. — Vous n’avez rien à craindre. Les paroles paraîtront au Moniteur comme elles sont sorties de la bouche de l’orateur.

VICTOR HUGO. — Messieurs, demain, quand vous lirez le Moniteur… (rumeurs à droite) quand vous y lirez cette phrase que vous avez interrompue et que vous n’avez pas entendue, cette phrase dans laquelle je dis que Napoléon s’étonnerait, s’indignerait de voir que son empire, son glorieux empire, a aujourd’hui pour théoriciens et pour reconstructeurs, qui ? des hommes qui, chaque fois que nous prononçons les mots démocratie, liberté, humanité, progrès , se couchent à plat ventre avec terreur, et se collent l’oreille contre terre pour écouter s’ils n’entendront pas enfin venir le canon russe…

VOIX À DROITE. — A qui appliquez-vous cela ?

VICTOR HUGO — J’ai été rappelé à l’ordre pour cela !

DE TRÉVENEUC. — À quel parti vous adressez-vous ?

VOIX A  GAUCHE. — A Romieu ! au Spectre rouge !

LE PRÉSIDENT, à M Victor Hugo. — Vous ne pouvez pas isoler une phrase de votre discours entier. Et tout cela est venu à la suite d’une comparaison insultante entre l’empereur qui n’est plus et le président de la République qui existe. (Agitation prolongée. — Un grand nombre de membres descendent dans l’hémicycle ; ce n’est qu’avec peine que, sur l’ordre de M. le président, les huissiers font reprendre les places et ramènent un peu de silence.)

VICTOR. HUGO. — Vous reconnaîtrez demain la vérité de mes paroles.

VOIX À DROITE. — Vous avez dit : Vous.

VICTOR HUGO. — Jamais, et je le dis du haut de cette tribune, jamais il n’est entré dans mon esprit un seul instant de s’adresser à qui que ce soit dans l’Assemblée. (Réclamations et rires bruyants à droite.)

LE PRÉSIDENT. — Alors l’insulte reste tout entière pour M. le président de la République.

DE HEECKEREN. — S’il ne s’agit pas de nous, pourquoi nous le dire, et ne pas réserver la chose pour l‘Événement?

VICTOR HUGO, se tournant vers M le président. — Vous voyez bien que la majorité se prétend insultée. Ce n’est pas du président de la République qu’il s’agit maintenant !

LE PRÉSIDENT. — Vous l’avez traîné aussi bas que possible…

VICTOR HUGO. — Ce n’est pas là la question !

LE PRÉSIDENT. — Dites que vous n’avez pas voulu insulter M. le prési­dent de la République dans votre parallèle, à la bonne heure ! (L’agitation continue ; des apostrophes d’une extrême violence sont adressées à l’orateur et échangées entre plusieurs membres de droite et de gauche. M Lefebvre-Duruflé, s’approchant de la tribune, remet à l’orateur une feuille de papier qu’il le prie de lire.)

VICTOR HUGO, après avoir lu. — On me transmet l’observation que voici, et à laquelle je vais donner immédiatement satisfaction. Voici :
« Ce qui a révolté l’Assemblée, c’est que vous avez dit vous, et que vous n’avez pas parlé indirectement. »
L’auteur de cette observation reconnaîtra demain, en lisant le Moniteur, que je n’ai pas dit vous, que j’ai parlé indirectement, que je ne me suis adressé à personne directement dans l’Assemblée. Et je répète que je ne m’adresse à personne.
Faisons cesser ce malentendu.

VOIX À DROITE. — Bien ! bien ! Passez outre.

LE PRÉSIDENT. — Faites sortir l’Assemblée de l’état où vous l’avez mise. Messieurs, veuillez faire silence.

VICTOR HUGO. — Vous lirez demain le Moniteur qui a recueilli mes paroles, et vous regretterez votre précipitation. Jamais je n’ai songé un seul instant à un seul membre de cette Assemblée, je le déclare, et je laisse mon rappel à l’ordre sur la conscience de M. le président. (Mouvement. — Très bien ! très bien !)
Encore un instant, et je descends de la tribune.
(Le silence se rétablit sur tous les bancs. L’orateur se tourne vers la droite.)

Monarchie légitime, monarchie impériale ! qu’est-ce que vous nous voulez ? Nous sommes les hommes d’un autre âge. Pour nous, il n’y a de fleurs de lys qu’à Fontenoy, et il n’y a d’aigles qu’à Eylau et à Wagram.
Je vous l’ai déjà dit, vous êtes le passé. De quel droit mettez-vous le présent en question ? qu’y a-t-il de commun entre vous et lui ? Contre qui et pour qui vous coalisez-vous ? Et puis, que signifie cette coalition ? Qu’est-ce que c’est que cette alliance ? Qu’est-ce que c’est que cette main de l’empire que je vois dans la main de la légitimité ? Légitimistes, l’empire a tué le duc d’Enghien ! Impérialistes, la légitimité a fusillé Murat ! (Vive impression.)
Vous vous touchez les mains ; prenez garde, vous mêlez des taches de sang ! (Sensation.)
Et puis qu’espérez-vous ? détruire la République ? Vous entreprenez là une besogne rude. Y avez-vous bien songé ? Quand un ouvrier a travaillé dix-huit heures, quand un peuple a travaillé dix-huit siècles, et qu’ils ont enfin l’un et l’autre reçu leur payement, allez donc essayer d’arracher à cet ouvrier son salaire et à ce peuple sa République !
Savez-vous ce qui fait la République forte ? savez-vous ce qui la fait invincible ? savez-vous ce qui la fait indestructible ? Je vous l’ai dit en com­mençant, et en terminant je vous le répète, c’est qu’elle est la somme du labeur des générations, c’est qu’elle est le produit accumulé des efforts antérieurs, c’est qu’elle est un résultat historique autant qu’un fait politique, c’est qu’elle fait pour ainsi dire partie du climat actuel de la civilisation, c’est qu’elle est la forme absolue, suprême, nécessaire, du temps où nous vivons, c’est qu’elle est l’air que nous respirons, et qu’une fois que les nations ont respiré cet air-là, prenez-en votre parti ; elles ne peuvent plus en respirer d’autre ! Oui, savez-vous ce qui fait que la République est impérissable ? C’est qu’elle s’identifie d’un côté avec le siècle, et de l’autre avec le peuple ! elle est l’idée de l’un et la couronne de l’autre !
Messieurs les révisionnistes, je vous ai demandé ce que vous vouliez. Ce que je veux, moi, je vais vous le dire. Toute ma politique, la voici en deux mots : il faut supprimer dans l’ordre social un certain degré de misère, et dans l’ordre politique une certaine nature d’ambition. Plus de paupérisme et plus de monarchisme. La France ne sera tranquille que lorsque, par la puissance des institutions qui donneront du travail et du pain aux uns et qui ôteront l’espérance aux autres, nous aurons vu disparaître du milieu de nous tous ceux qui tendent la main, depuis les mendiants jusqu’aux prétendants. (Explosion d’applaudissements. — Cris et murmures à droite.)

[Une voix à droite. — Oui, faisons disparaître surtout les mendiants de popularité ! (Rires d’adhésion.)
N.B. Commentaire écarté par Victor Hugo dans ce qu’il retient des comptes rendus au sein de ce volume de ses Actes et Paroles.]

LE PRÉSIDENT. — Laissez donc finir, pour l’amour de Dieu ! (On rit.)

BELIN. — Pour l’amour du dîner.

LE PRÉSIDENT. — Allons ! de grâce ! de grâce !

VICTOR HUGO. — Messieurs, il y a deux sortes de questions, les questions fausses et les questions vraies.
L’assistance, le salaire, le crédit, l’impôt, le sort des classes laborieuses… — eh ! mon Dieu ! ce sont là des questions toujours négligées, toujours ajournées ! Souffrez qu’on vous en parle de temps en temps ! Il s’agit du peuple, messieurs ! Je continue. — Les souffrances des faibles, du pauvre, de la femme, de l’enfant, l’éducation, la pénalité, la production, la consommation, la circulation, le travail, qui contient le pain de tous, le suffrage universel, qui contient le droit de tous, la solidarité entre hommes et entre peuples, l’aide aux nationalités opprimées, la fraternité française produisant par son rayonnement la fraternité européenne : voilà les questions vraies.
La légitimité, l’empire, la fusion, l’excellence de la monarchie sur la République, les thèses philosophiques qui sont grosses de barricades, le choix entre les prétendants : voilà les fausses questions.
Eh bien ! il faut bien vous le dire, vous quittez les questions vraies pour les fausses questions ; vous quittez les questions vivantes pour les questions mortes. Quoi ! c’est là votre intelligence politique ! Quoi ! c’est là le spectacle que vous nous donnez ! Le législatif et l’exécutif se querellent, les pouvoirs se prennent au collet ; rien ne se fait, rien ne va ; de vaines et pitoyables disputes ; les partis tiraillent la Constitution dans l’espoir de déchirer la République ; les hommes se démentent, l’un oublie ce qu’il a juré, les autres oublient ce qu’ils ont crié ; et pendant ces agitations misérables, le temps, c’est-à-dire la vie, se perd !
Quoi ! c’est là la situation que vous nous faites ! la neutralisation de toute autorité par la lutte, l’abaissement, et, par conséquent, l’effacement du pouvoir, la stagnation, la torpeur, quelque chose de pareil à la mort ! Nulle grandeur, nulle force, nulle impulsion. Des tracasseries, des taquineries, des conflits, des chocs. Pas de gouvernement !
Et cela, dans quel moment ?
Au moment où, plus que jamais, une puissante initiative démocratique est nécessaire ! au moment où la civilisation, à la veille de subir une solennelle épreuve, a, plus que jamais, besoin de pouvoirs actifs, intelligents, féconds, réformateurs, sympathiques aux souffrances du peuple, pleins d’amour et, par conséquent, pleins de force ! au moment où les jours troublés arrivent ! au moment où tous les intérêts semblent prêts à entrer en lutte contre tous les principes ! au moment où les problèmes les plus formidables se dressent devant la société et l’attendent avec des sommations à jour fixe ! au moment où 1852 s’approche, masqué, effrayant, les mains pleines de questions redoutables ! au moment où les philosophes, les publicistes, les observateurs sérieux, ces hommes qui ne sont pas des hommes d’état, qui ne sont que des hommes sages, attentifs, inquiets, penchés sur l’avenir, penchés sur l’inconnu, l’œil fixé sur toutes ces obscurités accumulées, croient entendre distinctement le bruit monstrueux de la porte des révolutions qui se rouvre dans les ténèbres. (Vive et universelle émotion. Quelques rires à droite.)

Messieurs, je termine. Ne nous le dissimulons pas, cette discussion, si orageuse qu’elle soit, si profondément qu’elle remue les masses, n’est qu’un prélude.
Je le répète, l’année 1852 approche. L’instant arrive où vont reparaître, réveillées et encouragées par la loi fatale du 31 mai, armées par elle pour leur dernier combat contre le suffrage universel garrotté, toutes ces prétentions dont je vous ai parlé, toutes ces légitimités antiques qui ne sont que d’antiques usurpations ! L’instant arrive où une mêlée terrible se fera de toutes les formes déchues, impérialisme, légitimisme, droit de la force, droit divin, livrant ensemble l’assaut au grand droit démocratique, au droit humain ! Ce jour-là, tout sera, en apparence, remis en question. Grâce aux revendications opiniâtres du passé, l’ombre couvrira de nouveau ce grand et illustre champ de bataille des idées et du progrès qu’on appelle la France. Je ne sais pas ce que durera cette éclipse, je ne sais pas ce que durera ce combat ; mais ce que je sais, ce qui est certain, ce que je prédis, ce que j’affirme, c’est que le droit ne périra pas ! c’est que, quand le jour reparaîtra, on ne retrouvera debout que deux combattants : le peuple et Dieu ! (immense acclamation. — Tous les membres de la gauche reçoivent l’orateur au pied de la tribune et lui serrent la main.)

[La suite de la transcription provient du Constitutionnel du 18 juillet 1851, journal bonapartiste.]

(Rires à droite.)

M. DE FALLOUX monte à la tribune. – Messieurs, dit-il, il serait fâcheux que le discours de M. Hugo se répandit demain par toute la France sans être accompagné d’une rectification, que je demande à faire en aussi peu de mots que possible. (Parlez ! Parlez !)
M. HUGO a dit que la majorité ne respectait pas en lui la liberté de la tribune. La majorité était parfaitement décidée, parfaitement résignée à respecter en lui cette liberté ; mais il y a un sentiment dont il ne se doute pas, il y a une chose qui ne comprend évidemment pas, c’est que derrière chacune de ces paroles, derrière chacune de ces accusations si amères contre les principes et les hommes, se dressaient dans chacun de nous des souvenirs si personnels et si historiques, qu’il y avait des émotions par contraste qu’il était impossible de réprimer (Applaudissements à droite.) Lorsqu’il parlait en termes si amers de la Restauration, comment comprimer le souvenir pesant pour lui, pesant pour sa gloire, qu’il avait été le plus pindarique des royalistes ? (Hilarité prolongée)

QUELQUES MONTAGNARDS. — À la question ! À la question ! (Rumeurs à droite.)

M. LE PRESIDENT. — Comment, Messieurs, M. Hugo a parlé pendant trois heures et demie, oui pendant plus de trois longues heures, et vous ne permettez pas qu’on lui réponde pendant cinq minutes !

À DROITE, à l’orateur. — Parlez ! Parlez !

M. DE FALLOUX. — Remarquez, Messieurs, que je ne fais pas une réponse à M. Hugo, j’explique quel est le sentiment qui a ému la majorité quand il est dit que la tribune n’était pas libre.
Quand il a parlé du gouvernement de juillet, quand il a évoqué le souvenir du Luxembourg, — que personne de nous n’aurait eu l’impudeur d’évoquer, devant le fils d’une illustre victime ! (Mouvement) – il était impossible que la majorité ne se rappelât pas que le meurtre du Maréchal ne lui avait pas le fait tellement horreur qu’il n’eut sollicité l’honneur d’entrer au Luxembourg, pour y siéger évidemment à côté de ceux qui avaient condamné le Maréchal ! (Applaudissements, à droite.)
EDGAR NEY monte à la tribune et serre la main de M. de Falloux.
La tribune, du côté de la gauche, est entourée par un grand nombre de membres. L’orateur, interpellé au milieu d’un extrême tumulte, demande au président de lui maintenir la parole.

À DROITE — Faites dégager les couloirs ! En place !

M. LE PRESIDENT invite Messieurs les membres de la gauche à reprendre leur place.
Il faut près de dix minutes pour que le silence se rétablisse.

M. DE FALLOUX. —Quant à M. le Président de la République, moi qui ai eu l’honneur d’être membre de son gouvernement, moi qui m’en fais honneur partout et en toutes circonstances, je me permettrai de dire, au moment où on n’en vient d’en parler en termes si calculés et si amers, que pendant longtemps, sous M. le Président de la République, le nom de M. Hugo a circulé sur une foule de listes ministérielles (exclamations à l’extrême gauche), pour le ministère de l’instruction publique, ce dont personne ne s’étonnait, d’abord à raison de certains points de compétence, et aussi parce que dans le langage et dans les votes de M. Hugo, il n’y avait rien qui pût faire qu’on s’étonna de le voir ministre. (Rires d’adhésion à droite.)
L’émotion de la majorité étend ainsi expliquée, émotion dont M. Hugo ne se rendait pas compte, car, s’il s’en fut rendu compte, il l’aurait respectée davantage, — je n’insiste pas davantage.
Cependant je veux constater que quand M. Hugo a dit que les hommes appartenant à la monarchie s’était glissés et cachés traîtreusement dans la république, moi, qui ne voulait pas me cacher, je lui ai demandé la permission de faire une observation. Si je n’ai point paru immédiatement à la tribune pour faire cette observation, c’est que M. Hugo aussi est opiniâtrement refusé. Je le constate.
Quant aux Cosaques et à ce qu’on en a dit, je tiens à ce qu’une explication très courte accompagne les paroles de M. Hugo. Les journaux rédigés par ses amis ne cessent depuis trois jours de m’accabler d’outrage à ce sujet, et on me permettra une courte explication.

À DROITE. — Parlez ! Parlez !

M. DE FALLOUX. —D’abord, il faudrait être très prudent quand on veut évoquer certains souvenirs. Oui, il faudrait être très prudent, j’ai déjà eu l’occasion de le dire dans une autre circonstance, il faudrait être très prudent, car il y a dans l’histoire des hommes pour et contre tout le monde. Il faudrait bien se rappeler que, quand les étrangers sont venus en France, un des hommes les plus empressés à ouvrir les portes de Paris, ce fut un régicide, Fouché. (Rires d’adhésion à droite. Rumeurs à gauche.) Ainsi, vous le voyez, le crime, le crime ne sauve pas de tout. (Mouvement.)

M. CHARRAS. — Fouché a été ministre de Louis XVIII ! (Vive hilarité à gauche.)

M. DE FALLOUX. —Je le sais. Cela prouve que la monarchie n’est pas si intolérante qu’on le dit. (Hilarité à l’extrême gauche.)

M. DE DAMPIERRE. — Et la liberté de la tribune, Messieurs ! Ne voulez-vous donc pas faire silence ?

M. DE FALLOUX. —Cela prouve que la monarchie, quand elle est embarrassée pour des ministres, peut en demander aux républicains. (On rit à droite.) Cela prouve aussi que quand j’ai dit : « Prenez garde aux étrangers, la République et les républicains ne suffiront pas pour vous en préserver », cela prouve que quand je disais cela j’avais grandement raison, puisque la République leur a ouvert les portes ! (Hilarité prolongée à droite.)
J’espère donc que mon pays ne se méprendra pas sur mes paroles. Mais en tout cas la méprise aujourd’hui n’est plus possible. M. Hugo, qui sait si bien user de l’indépendance de la tribune, M. Hugo vient de dire (et j’espère que tous les échos de la presse le répéteront demain) qu’il n’y avait ici personne à qui lui, dans sa dureté de langage, jamais songé à adresser l’imputation contre laquelle j’ai protesté. Il l’a dit en propres termes. Je somme ceux de nos collègues qui rédigent les journaux de l’opposition, journaux toujours si féconds depuis trois jours en outrages contre moi, je les somme de fidèlement reproduire ces paroles de M. Hugo, car il ne pourrait les omettre sans adresser à la franchise et à la fermeté de caractère de M. Hugo la plus sanglante injure. (Approbation à droite.). Un dernier mot, Messieurs, je ne suis pas intéressé à relever ce mot de Cosaques que M. Hugo n’employait, cela est actuellement acquis, que contre un ou quelque auteur de je ne sais quelques brochures ou opuscules, en dehors de l’assemblée. (On rit.) Je n’y suis pas intéressé. Seulement, pour compléter le conseil de prudence que j’ai donné à M. Hugo, au sujet des récriminations personnelles ou historiques, je lui dirai que, quand dans l’entraînement de l’improvisation, — M. Hugo sait tout ce qu’il y a d’imprévus dans ces entraînements-là (On rit.) ; – Quand, dis-je, dans cet entraînement là on laisse échapper le mot de Cosaques, il ne faut pas que ce mot soit pris au pied de la lettre. Depuis trois jours que je suis assailli de ce reproche par les journaux amis de M. Hugo, on m’a fourni une arme dont je ne voulais pas me servir ; je cède à la tentation.

À DROITE. — Parlez ! Parlez !

M. DE FALLOUX. —Dans un club, dans la salle Martel, un membre de la Montagne a dit (cela est consigné au procès-verbal de la séance ; je ne veux pas nommer le membre, mais vous avez les moyens de vérification), un Montagnard a dit : « On parle beaucoup des Cosaques. J’aimerais mieux, quant à moi, voir les Cosaques à Paris que les Jésuites. » (On rit.)

UN MONTAGARD. — Oui, c’est mon avis. (L’hilarité recommence.)

M. DE FALLOUX. —Messieurs, ce que je viens de dire n’est pas une réponse. La réponse sur le fond se fera complètement.
M. VICTOR HUGO s’élance à la tribune.
Messieurs les représentants quittent leur place, et M. le président lève la séance.
M. VICTOR HUGO et quelques montagnards, qui voudraient encore l’entendre, réclament avec lui.

M. LE PRESIDENT, le chapeau sur la tête. — Mais vous voyez bien que la séance est levée. Il est 7h15. C’est assez pour un jour.
Messieurs les représentants quittent la salle au milieu d’une extrême agitation. La discussion est continuée à demain deux heures.


 

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Auteur : Pierre Nicolas

Polygraphe (essai de philosophie politique, romans historiques, blog) après avoir été psychothérapeute, consultant, dirigeant.

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