Sommes-nous prisonniers de notre aveuglement ?

Sommes-nous prisonniers notre aveuglement ou est-ce une protection contre l’insupportable ?

AVEUGLEMENT subst. masc.
A. Rare. Action d'aveugler, de priver quelqu'un de la vue.
B. État d'un être privé du sens de la vue.
   1. Privation définitive, irrémédiable de la vue. Synon. cécité
   2. Baisse momentanée de l'acuité visuelle due à l'intensité trop vive de la lumière. Synon. éblouissement
   3. Au fig. Fait de priver quelqu'un de discernement de sens critique; état d'une personne privée de discernement, de sens critique (notamment sous l'empire de la passion). L'aveuglement de l'esprit est aussi digne de compassion que celui du corps (Ac. 1878, 1932)
    Au plur. Jugements erronés causés par la passion

Avec l’allégorie de la caverne, Platon en évoque les effets…

L’apologue a marqué les esprits, Nous ne l’avons pas oublié…

Voici comment on le peignait au XVI° (Ecole flamande. Charteuse de Douai)

Les pédagogues du XIX° siècle glosaient encore sur l’idée, très doctement donc en latin: « Antrum Platonicum« …

Depuis, la situation politique a changé, comme le vocabulaire et les moyens. La fable platonicienne n’en continue pas moins de servir les projets méta-politiques du moment. On s’en rend compte en écoutant des gens de haute culture comme les partisans de Donald Trump…

L’allégorie de la caverne, désomrais, on la « pitche » en deux mots :  « Fake news » !
Avec un tel indice, vous n’aurez pas de mal, sans doute à deviner qui vient tweeter ce soir et quel est le gros blond dont les téléphages ont rêvé pour personnifier le soleil dans la vérité du grand jour…

Théâtre d’ombres que tout cela. On le sait depuis longtemps, voire on l’enseigne…

La modernité s’en étonne d’abord (photo d’André Kertesz en 1929)…


puis s’en amuse (Christian Boltanski, 2015)…


avant de redonner au mythe un coup de neuf (Rafael Lozano-Hemmer, 2001)…

puis, par crainte de l’ennui, danse sur lui (Studio Nota Bene Istambul, 2012)…

Pourquoi tout cela ?
Pour répondre à cette question, il faut revenir au « Voir le Voir » de John Berger : déceler, dans l’image ou le conte, l’intention de l’auteur.

Celle de Platon est claire : si, avec son jeu d’ombres cavernicole, il explicite la fonction du « noble mensonge« , c’est parce qu’il en a « philosophiquement » besoin pour fonder « Callipolis », la Belle Cité, et ce fondement, c’est le mythe des races, condition prétend-il de l’harmonie politique (et de la prééminence du philosophe-roi !).
Guerre, racisme, ostracisme, exclusion, exploitation… sont peut-être regrettables mais l’ordre est à ce prix, n’est-ce pas ?

Sortir de la caverne ? Ce serait bien imprudent !
N’est-il pas plus sage d’accepter notre sort ?
Tout cela est bien terne et vous aimeriez vous distraire ?
Eh bien, en attendant, posez.
Un artiste avec ces ombres dessinera votre meilleur profil…

Songez aussi aux jeux galants que cela autorise…

Les jeux du prestige et du sexe font écran au malheur, certes, mais il ne faut pas les fixer trop longtemps : les peurs oblitérées s’y projettent. Elles hanteront nos mémoires dès que les rôles sociaux se déferont sous l’emprise de la nuit, de l’alcool ou de la maladie.
Dans la caverne, d’accord, nous rêvons mais, au dehors, l’insupportable refoulé veille sans trêve. Nous l’exorcisons donc à la manière cavernicole…

Cela se manifeste dans l’éternel goût des spectres…

en 1849 (Le Magasin pittoresque)

en 1872 (le Fantascope d’Alfred Molteni)…

Mais pour obtenir vraiment « satisfaction », faisons un pas de plus :  puisque nous vivons comme morts, donnons vie aux fantômes…

C’est ce que l’on réussit pour la première fois avec l’aide de l’éclairage au gaz, ce qui donna au spiritisme un air de modernité…

Molteni, l’auteur de ce montage, fut en France au XIX° le grand spécialiste des effets d’optique. Ses fantasmagories animées préfigurent le culte qu’on pratique dans les salles obscures depuis la présentation, en 1895, de La Sortie de l’Usine Lumière à Lyon.

Ces amusements soulagent mais, pour traiterl’angoisse, il n’est rien de tel qu’une régression choisie : revenir à la caverne originelle et contempler sa crainte…

On peut ensuite en rire avec des amis, surtout avec un peu d’alcool…

Le néant, quoi de plus rassurant ?
En outre, le cierge est compris dans le prix des consommations !

Nous sommes prisonniers de ce que nous ne voulons pas voir, parce que nous nous enfermons dans le néant de ce que nous ne voulons pas faire.

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Auteur : Pierre Nicolas

Polygraphe (essai de philosophie politique, romans historiques, blog) après avoir été psychothérapeute, consultant, dirigeant.

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