Lire Don Quichotte en français

Si vous lisez aujourd’hui Don Quichotte en français, faites-le dans la traduction de Jean-Raymond Fanlo (Livre de Poche. Classiques. 2 volumes. 2008 et 2010).
Elle est admirable pour son élégance, son humour, sa richesse d’invention, tout autant que pour la pertinence et la précision des notes de bas de page.
Enfin, qualité rare, elle épouse le niveau de langue de Cervantès. Fidèle dans ce qu’il a de plus savoureux, Fanlo n’invente rien, il restitue. Un francophone qui ne serait pas bilingue ne saurait aujourd’hui lire un Don Quichotte qui soit plus proche de l’original espagnol.

On trouvera ci-après de brefs exemples pour justifier ce jugement.
Quatre textes ont été comparés…
– La traduction de Jean-Raymond Fanlo (Cervantès. Don Quichotte. Livre de Poche. Classiques. 2 volumes. 2008 et 2010).
– La traduction de La Pléiade par Claude Allaigre, Jean Canavaggio et Michel Moner (Don Quichotte de la Manche, in Cervantès. Oeuvres romanesques complètes, I. 2001).
– La traduction d’Aline Schulman (Miguel de Cervantès. L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche. Editions du Seuil. 1997).
– Le texte original de Cervantès dans l’Edición del Instituto Cervantes dirigida por Francisco Rico

Justesse

Au chapitre XXXVII du Livre I, lorsque Sancho Panza commente le combat de Don Quichotte contre les outres de vin, il s’exclame…
selon La Pléiade : « six mesures de vin rouge qu’elle avait dans le ventre, et la tête tranchée est la belle pute qui m’a enfanté, et que le diable emporte le tout ! »…
et selon Fanlo : « six arrobes de vin rouge qu’il avait dans son ventre, et la tête coupée, c’est la putain de ma mère ! Et que tout aille au diable ! »
L’exclamation « la putain de sa mère ! » sonne dans le texte de Fanlo. C’est elle que Sancho déforme, comme chez Cervantès, avec l’intention comique habituelle.
Or cette expression n’est plus reconnaissable dans la version Canavaggio, d’où résulte une insulte bien improbable dans la bouche d’un bon garçon comme Sancho.

Heureuses inventions

Sancho étant très provisoirement « gouverneur » (LII, Ch. XLIX), il a l’occasion de gourmander une jeune fille qui a inutilement compliqué la résolution d’un incident avec les archers du guet.
Si elle était allée droit aux faits, lui dit Sancho…

  • « l’histoire en restait là, sans tant de jérémiades ni pleurnicheries » (version La Pléiade),
  • « l’histoire était terminée, sans ces pleurnicheries à n’en plus finir » (version Aline Shulman, Seuil 1997)
  • « l’histoire était terminée, sans ces pleurnichettes et larminettes à n’en plus finir » (version Fanlo).

Or quel était le texte de Cervantès ?
« se acabara el cuento, y no gemidicos y lloramicos, y darle »
et, comme c’est Sancho qui parle, au lieu de « gemidos » (gémissements) et « lloramos » (pleurs), il use de diminutifs à son goût « gemidicos » et « lloramicos ».

Pertinence des notes

Au Livre I, chapitre XXXIII, Lotario cite du « fameux poète Luigi Tansillo » une strophe tirée des « Larmes de saint Pierre ».

Dans l’édition de la Pléiade, publiée sous la direction de Jean Canavaggio (auteur par ailleurs d’une savante biographie de Cervantès), on trouve sur Luigi Tansillo la note suivante :
« Ce « poète » pourrait être Cervantès, à en juger par la ressemblance de deux vers de ce fragment avec deux autres vers d’une scène de sa comédie El galanto español (Le Valeureux Espagnol), publiée en recueil en 1615. »

Mais Jean-Raymond Fanlo apporte les précisions suivantes : « Tansillo, poète italien (1510-1568). Ce poème publié à titre posthume en 1585 a eu un très grand succès. Malherbe l’a traduit en français, Roland de Lassus l’a mise en musique. Luise Galvez de Montalvo l’a traduit en castillan en 1587, mais cette strophe semble avoir été traduite par Cervantès. »

Il est vrai que le volume de la Pléiade (Canavaggio) date de 2001, et celui de la Librairie Générale Française (Fanlo) de 2008

Autre exemple…
Les deux versions commentent également l’allusion qui suit au Roland furieux de l’Arioste. Canavaggio nous résume certes l’intrigue sous-jacente, mais la note rédigée par Fanlo est tout entière guidée par l’oxymore de Cervantès (« simple Doctor »). Elle éclaire ce passage en le faisant pivoter sur l’appellation brutale de « Docteur niais », là où Canavaggio se contente d’un « crédule docteur ».


Être un écrivain (Jean Rouaud)

Jean Rouaud a derrière lui un prix Goncourt : Les Champs d’honneur, que j’avais aimé à sa sortie et depuis, toute une œuvre, dont j’ai découvert l’existence en voyant ce nom que je reconnaissais en tête d’un livre intitulé Être un écrivain.
Le « Du même auteur » m’a signalé cinq « livres des morts » dont Les Champs d’honneur, quatre « déposition du roman », quatre « vie poétique » dont le Être un écrivain que je tenais dans les mains, sans parler que quelques « marginalia », de deux « théâtre » et quelques « bandes dessinées / livres pour la jeunesse ».
Grande production donc. J’en avais tout ignoré.

Un écrivain, Jean Rouaud en est un, en même temps que (je peux le dire maintenant) un maître d’écriture. Il nous parle amicalement, avec une modestie célinienne allégée par l’autodérision, il étend ses digressions sur le fil joueur de longues périodes proustiennes qui tiennent en haleine jusqu’à la surprise finale, très préparée. L’effet est garanti.
On se demande au début où il va mais le premier coup de théâtre vaut promesse. Il surgit ici dès la quatrième page. Pour le lecteur, ça suffit. Rouaud est un bateleur. Dès cet instant, on mise sur lui et l’on s’amuse de ses équilibrismes en se demandant comment ce chat va s’y prendre pour retomber à l’endroit. Continuer la lecture de « Être un écrivain (Jean Rouaud) »

La nouvelle Marianne ?

Elle ne porte pas le bonnet phrygien, mais ne personnifie-t-elle pas la devise républicaine : « Liberté, Égalité, Fraternité » ? Cette jolie jeune fille était hier, dans les jardins de l’Élysée, dans la cohorte des Clubs de foot invités au Palais.

Joyeuse célébration…
de la France inclusive et de la vie associative,
du vierge, du vivace et du bel aujourd’hui…

Bien des espoirs sont en lui
et cette grande question venue d’hier et d’avant-hier :
ce vierge, ce vivace et ce bel aujourd’hui
va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre ? Continuer la lecture de « La nouvelle Marianne ? »

Vade retro poesia !

Cette mauvaise herbe, elle pousse aux franges de la Cité comme entre les pavés.
Parole naissante, elle fait désordre et c’est pourquoi Platon la honnissait, mais elle fait vie aussi.
Cet art mêlé du Oui et du refus se répand chaque fois qu’un quelconque a mal à se faire entendre.
Il sait pourtant les mots de l’interstice et si enfin, sortant des bas-côtés, il trouve place, il donne racine à la mémoire et, beau comme le lierre ornant les vieilles pierres, on le célèbre dans la communauté.
Toujours le cri, la plainte et le désir mais désormais dans les anthologies avec parfois en rite d’espoir entre deux guerres, une cérémonie.

C’est ainsi qu’on vient à Tunis, aux lendemains désolés de trop fameux printemps, de réunir un peu tous les poètes d’outre-méditerranée. Continuer la lecture de « Vade retro poesia ! »