L’Empire et les cinq rois, de Bernard-Henri Lévy

Cédant à la demande d’un ami, j’ai regardé la séquence de l’émission « On n’est pas couché » qui vient d’être consacrée au dernier livre de Bernard Henri Lévy : « L’empire et les cinq rois », édité comme il se doit chez Grasset.
Ce qui suit se fonde exclusivement sur ce qui est apparu dans l’émission en question.

Pourquoi ai-je pris le temps de mettre ce que j’en pensais noir sur blanc ?
Pour maintenir le dialogue avec mon ami, et parce que Bernard-Henri Lévy, très visible encore dans le paysage médiatico-politique de la France, y est toujours en position de faire événement.
J’ai donc d’abord voulu savoir ce qu’il disait.

Les cinq rois

Cette expression biblique fait référence à un événement précis dont,  au cours de l’émission, il n’a été rien dit. Or il y a là une clé manifeste sur le propos de BHL. S’il met en avant la cause kurde, ce n’est pas pour la promouvoir (il n’y croit pas), c’est pour « défendre » Israël contre les dangers qui l’assaillent de tous côtés.

Dans l’émission, cela ne se manifeste que peu à peu, à partir du moment où BHL affirme que l’islamisme résulte de la conjonction entre Islam et Nazisme.

Le titre du livre est pourtant très clair. Il fait référence au livre de Josué, ce successeur de Moïse qui conquiert Canaan. Faible encore, il s’allie aux Gabaonites que, dès lors, les autres tribus envahies considèrent comme des traîtres. Les cinq rois amorites (Jérusalem, Lakish, Eglon, Hébron et Yarmouth) s’attaquent alors à Gabaon qui est défendu par les Gabaonites et surtout Josué. Dieu intervient (pluie et grêlons, arrêt du soleil et de la lune), permettant à Josué de l’emporter. Les cinq rois se réfugient dans une grotte, Josué les y enferme et, quand il a défait ce qui reste de leurs troupes, il humilie puis fait pendre les cinq rois en question.

Voici la métaphore que Bernard Henri Lévy a choisie pour nous dire comment les démocrates (?) devraient considérer « les cinq rois » qu’il désigne : la Turquie, l’Iran, l’Arabie Saoudite, la Russie et la Chine.
Chacun d’eux est un « maître chanteur » : la Turquie joue sur la menace des réfugiés, l’Iran sur celle de la bombe, l’Arabie Saoudite sur le wahhabisme, la Russie sur la désinformation et la Chine sur sa puissance économique et le contrôle des métaux rares.
Quant à l’empire, il n’intervient pas. C’est l’empire américain aujourd’hui, mais c’était le perse hier dans l’esprit de BHL parce que, bien des siècles après l’équipée de Josué, Cyrus protège et missionne Esdras et Néhémie pour qu’ils prennent le contrôle de cette province lointaine, ce qui permet de jeter les bases du judaïsme dont Israël se dit, maintenant, l’héritier.

Bref la vision géopolitique que déploie « L’empire et les cinq rois » est celle d’Israël, formulée dans des termes qui s’adressent prioritairement aux Européens (plus qu’aux Américains).

L’Amérique doit revenir à sa grande mission historique : sauver l’Europe (et donc à travers elle à « l’internationale » démocrate) de la tentation suicidaire, comme elle l’a fait en 1917 et à partir de 1943 jusqu’à la chute du mur de Berlin. Alors, ensemble, il nous sera possible de défaire « les cinq rois », les cinq tyrannies qui menacent la démocratie et, particulièrement, sa pointe avancée : Israël.
Autrement dit, cette évocation du petit peuple assiégé de Josué vise moins à « défendre » l’Israël d’aujourd’hui qu’à détruire les puissances (la Turquie, l’Iran et l’Arabie Saoudite) susceptibles d’exciter les foules islamistes contre lui, la Russie et la Chine n’étant mentionnées que pour les empêcher de jouer leur rôle de protecteurs des ennemis désignés, tout en aiguillonnant l’empire américain pour le sortir de son indifférence.

Voilà pour la perspective générale. Les Kurdes n’en sont que le prétexte et BHL ne se fait d’ailleurs aucune illusion sur leur sort.

Passons maintenant aux affirmations de BHL

 

BHL. Bachar al-Assad a gazé les Syriens.

PN. Ce n’est pas prouvé et c’était aussi contraire à sa politique qu’à ses intérêts. En revanche, on a éventé chez ses opposants plusieurs « opérations sous fausse bannière » et diverse provocations dont le but était de manipuler l’opinion américaine pour que les États-Unis entrent vraiment en guerre contre Bachar El Assad, au lieu de se contenter d’actions déstabilisatrices visant, faute de pouvoir le détruire, à le neutraliser.

 

BHL. Lorsque Bachar al-Assad a gazé les Syriens, Barack Obama aurait dû intervenir.

PN. S’il l’avait fait, étant donné ce qui précède, les États-Unis seraient devenus les otages du plan Yinon de démantèlement du Proche-Orient et, dans l’immédiat, ils s’embarquaient dans une guerre contre la Russie et l’Iran. Le risque était d’entrer dans la troisième guerre mondiale, gigantesque crise pétrolière à l’appui.

 

BHL. La croix gammée que j’ai observée sur un char iranien indiquait des sympathies nazies.

PN. La croix gammée n’est pas d’origine allemande. Elle vient de l’Inde et de la Perse. C’est donc d’abord un symbole « national » et, si celui qui l’a peinte est conscient (ce qui est probable) de sa récupération par l’Allemagne nazie, c’est évidemment pour se faire craindre. On ne monte pas dans un char pour se faire des amis et tous les militaires, d’hier à aujourd’hui, optent pour des symboles terrorisants. Le choix de ce symbole est médiatiquement maladroit quand il s’agit de soutenir une cause qu’on aimerait faire valoir en Occident. C’est tout ce qu’on peut dire. BHL communique, il a donc des pudeurs de vierge effarouchée. Le conducteur de char, lui faisait la guerre et « à la guerre comme à la guerre », il avait cru que cette croix gammée était une bonne idée, rien de plus et d’ailleurs, lui, il s’en foutait. C’est pour cela qu’il l’a effacée si volontiers.

 

BHL. Le choix par la Perse islamiste de maintenir l’appellation « Iran » adoptée en 1935 manifeste les mêmes sympathies antisémites, dont se déduit son hostilité à Israël.

PN. Rappelons-nous surtout que le shah d’Iran tentait encore en 1971 d’ancrer sa monarchie de basse extraction dans une célébration grandiose à « Persépolis » du 2500° anniversaire de la fondation de l’empire perse. S’il s’était maintenu au pouvoir, « l’Iran » serait sans doute redevenu « la Perse », ce qui aurait plu à tout le monde, à commencer par Israël puisque le judaïsme célèbre Cyrus comme un « messie ». Les Ayatollahs ne pouvaient bien sûr emboîter les pas du Shah, pas plus que céder à d’éventuelles pressions judaïsantes, d’ailleurs inexistantes à l’époque.
Bernard Henri Lévy raconte l’histoire du monde antisémite en obsédé comme autrefois Roger Peyrefitte contait celle du « grand monde » homosexuel.

 

BHL. Chiite ou wahhabite, l’islamisme résulte du mariage de l’Islam avec « le passé tragique du XXe siècle » et, contrairement à ce qui s’est fait dans l’Europe avancée, il ne s’est pas « dénazifié ».

PN. Il ne l’a jamais été ! Il y a eu au XXe siècle deux types de chefs musulmans, ceux qui pour prévaloir se sont alliés aux puissances coloniales (Ibn Saoud par exemple à l’Angleterre) et ceux qui, plus tard, ont cherché en l’Allemagne un allié qui les libérerait de la tutelle coloniale comme, quelques générations après, les leaders nationalistes de Syrie, d’Égypte et d’Inde prendraient appui sur l’URSS.
Que la littérature antisémite d’entre-deux-guerres (principalement le « Protocole des sages de Sion ») soit aujourd’hui répandue dans les pays musulmans ne dit rien d’autre qu’un sentiment d’exaspération et d’impuissance devant les violences et la corruption qu’ils subissent. C’est évidemment malsain mais ce qu’ils vivent est aussi fou que meurtrier. L’urgence vitale et le manque de formation appellent désespérément des rumeurs, même si le calme très temporaire qu’elles apportent est sans effet sur les situations réelles, voire les aggrave.

 

BHL nous dit combattre pour l’avènement d’un Islam des Lumières dont les Kurdes, aujourd’hui, sont les représentants.

PN. Il en donne pour preuve qu’à l’exemple d’Israël, ils font combattre les femmes. Si c’est là l’enseignement des « Lumières », je demande qu’on enrôle également les enfants !
Nous le faisions au Moyen Âge. Les États-Unis l’ont fait pendant la guerre de Sécession. Les jeunesses hitlériennes ont elles aussi mené des combats désespérés, ainsi que l’Armée Rouge, et de telles milices enfantines terrorisées, souvent droguées, hantent encore aujourd’hui tous les combats du « tiers-monde ».
La bannière de BHL n’est pas la démocratie, c’est la guerre.

 

BHL. Il faut combattre pour le bien, contre le mal, même si les intérêts s’en mêlent. C’est le résultat qui compte. Si l’on me fait observer que l’Amérique n’a pas combattu en Europe par pur idéalisme, elle y servait aussi ses intérêts, je le reconnais mais j’affirme que l’essentiel est ailleurs. L’histoire se préoccupe davantage des résultats que des motivations. L’américanisation a mieux valu pour l’Europe de l’Ouest de la seconde moitié du XXe siècle que ce qu’aurait pu être sa soviétisation.

PN. « La fin justifie les moyens » est l’adage immoral par excellence. L’idéologie nazie ne visait-elle pas « un bien » elle aussi, celui d’un « Reich de 1000 ans » qui, faisant équilibre avec les autres empires continentaux et, peut-être, l’empire maritime des Britanniques, aurait valu au monde une nouvelle paix westphalienne ? Je crois que ce plan été fou, c’est-à-dire autodestructeur, mais il y a eu des gens pour croire qu’il était « bon », porteur d’une grande vision géopolitique susceptible d’enfin donner au monde la paix durable et les ressources auxquelles il aspire.
Qui, ainsi que BHL le fait, prétend servir « le bien » juge des fins aux moyens qu’elles disent nécessaires et pas aux intentions qu’elles affichent. Il n’y a de sûr que le mal et le bien que l’on fait maintenant.

Les vrais « idéalistes » ne croient pas « aux lendemains qui chantent ». Ils savent que la guerre engendre la guerre et que le premier pas pour parvenir à la paix est de la déclarer. Le second est de poser des actes qui crédibilisent ses intentions sans pour autant passer pour un nigaud. Le troisième de dialoguer à la recherche d’un accord, etc.
« Le mal » n’est que le nom de ce que l’on combat et le prétendu « bien » que l’on représente entre alors avec lui en relation mimétique. Toutes les guerres le démontrent.
La première responsabilité de ceux qui « croient au bien » (BHL a utilisé cette expression) est de faire comprendre à autrui qu’ils sont pacifiques et qu’on peut compter sur eux pour jouer intelligemment un rôle pacifiant, sans se laisser prendre par l’ivresse des combats.

Ce n’est pas le rôle qu’il attribue à l’Israël qu’il « défend ». Il ne veut pour lui que « la victoire », c’est-à-dire la défaite de tous les autres. Cela n’a rien à voir avec la paix, ni même avec la simple coexistence dans un monde pluriel.

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Auteur : Pierre Nicolas

Polygraphe (essai de philosophie politique, romans historiques, blog) après avoir été psychothérapeute, consultant, dirigeant.