La grande érosion des prénoms

Jérôme Fourquet, auteur de “L’Archipel français“, et son éditeur, ont trouvé le moyen de faire parler d’un livre utile qui, sans cela, ne serait qu’un recueil d’études IFOP et INED.

L’angle d’attaque ? Parler de « grand bouleversement » (un titre qui fait écho à l’inquiétant « grand remplacement » popularisé par Renaud Camus) pour mettre en avant quelques changements de proportion dans les prénoms religieux, ethniques ou locaux.

Par exemple, dans l’émission “La France vue par ses prénoms”, on souligne le passage de 20,5% de Marie parmi les filles nées en 1900 à 0,3 % seulement en 2015, alors que, parallèlement, on trouve aujourd’hui 18 % de prénoms arabo-musulmans parmi les nouveau-nés.

C’est oublier que faire des enfants est un pari sur l’avenir et que le prénom qu’on leur donne est toujours pensé par les parents comme prise de position pour leur temps par rapport aux générations qui les ont précédés.

Baptiser sa fille Marie en 1900, c’est se dire catholique alors qu’on est en pleine lutte des « républicains » contre « le cléricalisme » et que, par grands à-coups, on chemine vers la séparation des Églises et de l’État.
De même, choisir des prénoms médiévaux dans une famille aristocratique qui a perdu son rang et sa fortune, c’est réclamer quelque chose d’une mémoire en voie d’effacement.
Préférer des prénoms bretons dans une famille parisienne pour laquelle le breton serait pensé comme une langue étrangère si l’on n’avait en Bretagne quelques souvenirs de vacances, c’est se choisir une référence souriante, touristique presque, s’inventer (au sens de se découvrir et constituer) un point d’origine pour se fixer comme sujet alors même que, tous les jours et comme tous les autres, on est perdu dans la masse.

D’autres, avec une mémoire de télécommande, donnent à leurs enfants des prénoms « d’enfants de la télé ». Les Kévin, en France, sont de cet ordre, alors que, dans la vidéo ci-jointe, on classe Kévin parmi les prénoms « ethniques » pour alimenter l’angoisse de la montée des communautarismes.

Il est vrai qu’il y a des choix en apparence plus militants : celui des parents immigrés de première génération qui donnent un prénom français à leur enfant (ils veulent aider son intégration et celle de sa famille) et celui, en sens inverse, des parents immigrés de deuxième ou troisième génération qui, par le choix de prénoms pour eux chargés d’histoire, se font honneur de sortir la génération suivante des appellations génériques (beurs, juifs, blacks, jaunes…) utilisées par les « Français de souche » pour les mettre à l’écart.

Reconnaissons de telles évolutions pour ce qu’elles sont : de modestes proclamations à l’échelle de réseaux familiaux en voie de disparition et parfois, des gestes plus individuels qu’on voudrait élégants, ou des préoccupations qui confinent au dandysme…
le désir en tout cas de pallier au désarroi de vies anomiques et de compenser l’anonymat auquel on voue l’enfant à l’instant qu’il est inscrit à l’État civil.

Reste que la statistique repère dans ces nominations des mouvements collectifs. Le mimétisme et les circonstances y ont leur part, les groupes d’appartenances aussi mais, de là à voir des mouvements de reconquête religieuse dans le choix de prénoms tels que Marie ou Mohamed, il y a une grande distance. Les quelques 20 % de Marie que l’on comptait vers 1900 répondaient certes aux brutalités de la laïcité, mais elles annonçaient surtout l’effacement progressif du catholicisme. Il en va de même pour les Mohamed d’aujourd’hui.

Non, le communautarisme ne gagne pas du terrain, il en perd chaque jour… le nôtre, c’est vrai, mais tout autant que le leur.
Médias aidant, il se trouve seulement qu’à marée basse des traditions, quelques récifs identitaires affleurent ici ou là.

Il y a de vieux rafiots pour craindre d’y échouer. Avec raison : le roc est plus dur que le bois.
De tels rochers, donc, dureront. Le tout est de savoir où ils se trouvent mais, de même que les plus hautes falaises, ils sont en voie d’effritement.
De flux en reflux, la trace s’en trouve dans le sable des prénoms. Certains craquent un peu sous la dent à l’occasion d’un générique de film, d’un organigramme d’entreprise ou d’une liste d’élèves.
Et alors ?

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Auteur : Pierre Nicolas

Polygraphe (essai de philosophie politique, romans historiques, blog) après avoir été psychothérapeute, consultant, dirigeant.