Vivre et mourir de l’inégalité (les souvenirs d’enfance d’Alexandre Herzen)

Alexandre Ivanovitch Herzen (1812-1870) est le plus marquant des socialistes russes. D’origine aristocratique, il fut constamment suspecté sous Nicolas Ier et condamné à l’exil à partir de 1847. Son errance en France, en Italie, en Suisse et finalement à Londres, lui fit côtoyer les progressistes et activistes du moment.

L’échec de la révolution de 1848 et des mouvements armés associés (Pologne, Italie…) le conduisit à s’élever contre l’aventurisme (Bakounine, Herwegh) et le projet de dictature du prolétariat formulé par Marx et Engels.

Son refus de l’ordre existant était essentiellement moral, donc non-violent. Essayiste et publiciste, proche idéologiquement de Saint-Simon et Fourier, il collabora un moment avec Proudhon, puis concentra ses efforts sur la Russie (abolition du servage) en se prononçant pour un socialisme libertaire qui se développerait à partir de la commune rurale traditionnelle (mir).

Herzen influencera tous les penseurs russes non-violents du XIXe et du XXe siècle, à commencer par Tolstoï et Dostoïevski.

Journaliste d’opinion, convaincu que ses idées avaient leur source dans son expérience, il fut aussi un mémorialiste très admiré ainsi qu’un émouvant conteur. On peut en juger dans l’extrait ci-dessous du premier volume de « Passé et Méditations » (Byloie i Doumy), un recueil qui va de l’enfance à 1868.

Alexandre Herzen. Passé et Méditations (Byloie i Doumy)
Présenté, traduit et commenté par Daria Olivier.
Éditions L’Âge d’Homme (1974. 470 p.)
Ch. II. pp. 57-72.

[Cet ouvrage est malheureusement épuisé. Pourtant, il touche tous les lecteurs capables d’entrer dans un « grand roman », particulièrement ceux qui perçoivent combien le XIX° siècle éclaire notre temps. Avis aux éditeurs : le Passé et méditations d’Alexandre Herzen mérite une édition en poche ou dans LA COLLECTION BOUQUINS.

Des intertitres ont été introduits sur ce blog.]

Il y a là un témoignage intime sur la vie d’une famille moscovite sous Alexandre Ier. On y voit ce que les extrêmes inégalités font aux personnes, maîtres et serfs domestiques en l’occurrence. C’est touchant, juste, sensible et révoltant.

Pourquoi lire Herzen aujourd’hui ?

Pour sentir au plus nu.
C’est vital parce que l’histoire va en spirale.
Les gilets jaunes, sans-papiers, réfugiés, clochards et handicapés d’aujourd’hui n’ont pas le statut des serfs de la vieille Russie, c’est vrai, mais ils sont le nom pour nous des inégalités et, plus que jamais, nous les voyons.

Ces inégalités, des chiffres les mesurent, des images les exposent et, à chaque instant, la même question se pose : jusqu’où ?
Ça craque de partout, la fragilité systémique du monde contemporain saute aux yeux.
Sous le regard de l’enfant Herzen, c’était celle de l’empire. Nous savons ce qu’il est devenu…

Du servage comme matrice des grandes inégalités

Un enfant naturel traité en “pupille”

Jusque vers l’âge de dix ans je ne remarquai rien d’étrange, de particulier, dans ma situation; il me paraissait naturel et simple de vivre dans la maison de mon père, de bien me tenir dans ses appartements, de voir ma mère habiter dans une autre partie de la maison, où je pouvais faire du bruit et m’ébattre à cœur-joie. Le Sénateur [oncle paternel d’Alexandre Ivanovitch Herzen] me gâtait et m’offrait des jouets.

Maison natale de Herzen chez son oncle (“le Sénateur”) à Moscou.

Calot me portait dans ses bras. Vera Artamonovna m’habillait, me mettait au lit, me lavait dans un bac, Mme Proveau m’emmenait en promenade et me parlait en allemand; tout suivait un ordre accoutumé, et néanmoins je commençais à m’interroger.

Des remarques saisies au vol, des paroles imprudentes avaient attiré mon attention. La vieille Proveau et toute la domesticité aimaient ma mère à la folie, craignaient mon père et le détestaient. Les scènes de ménage qui éclataient parfois entre mes parents servaient fréquemment de thème aux dialogues entre Mme Proveau et Vera Artamonovna, qui toujours prenaient le parti de ma mère. II est vrai qu’elle n’avait pas la part belle. Extrêmement bonne mais démunie de volonté, elle était tout à fait écrasée par mon père, et comme c’est toujours le cas des natures faibles, elle lui résistait désespérément pour des vétilles et des petits riens. Malheureusement, c’était justement dans ces questions de détail que mon père avait presque toujours raison, et l’affaire se terminait par son triomphe.

“À vous dire vrai, déclarait par exemple Mme Proveau, moi, à la place de Madame, je n’hésiterais pas, je m’en irais à Stuttgart. Quelles joies a-t-elle ? Ce ne sont que caprices et tracasseries … De quoi mourir d’ennui !
– C’est sûr, renchérissait Vera Artamonovna, mais voilà ce qui la ligote pieds et poings, et ici elle pointait vers moi ses aiguilles à tricoter. L’emmener ? Où ? Pourquoi ? L’abandonner seul ici au train où vont les choses chez nous, quelle pitié !”

Les enfants sont, en général, plus perspicaces qu’on le croit; ils pensent vite à autre chose, oublient pendant un moment ce qui les a frappés, mais y reviennent obstinément, surtout si cela leur parait mystérieux ou effrayant ; ils parviennent à la vérité avec une persévérance et une ingéniosité étonnantes.

Une fois mis en éveil, j’appris en quelques semaines tous les détails de la rencontre de mon père et de ma mère, comment elle se décida à quitter ses parents, comment on la cacha chez le Sénateur, dans l’ambassade de Russie à Cassel, puis lui fit passer la frontière, habillée en homme ; tout cela je le découvris sans avoir jamais posé une question à quiconque.

La conséquence de ces révélations fut que je pris mes distances à l’égard de mon père, à cause des scènes dont je viens de parler. J’en avais été témoin auparavant, mais je croyais que c’était dans l’ordre des choses. J’étais si habitué à ce que chacun chez nous, sans exclure le Sénateur, fut terrifié par mon père, et qu’il réprimandait tout le monde, que je n’y voyais rien d’étrange. À présent, je commençais à voir cela différemment, et la pensée que ma mère supportait tout à cause de moi, voilait d’un gros nuage sombre mon imagination d’enfant.

Je leur montrerai qui je suis

Une deuxième idée s’enracina en moi dès ce temps : je me crus beaucoup moins dépendant de mon père que ne le sont les enfants en général. Je chérissais cette indépendance que je m’étais inventée tout seul.

Deux ou trois ans plus tard, certain soir, mon père recevait deux de ses anciens camarades de régiment : le général P. K. Essen, gouverneur militaire d’Orenburg, et le général Bakhmetiev, vice-gouverneur de la Bessarabie, qui avait perdu une jambe à la bataille de Borodino.

[En français, bataille de la Moskowa (1er septembre 1812).]

Ma chambre se trouvait à côté du grand salon où ils étaient assis. Entre autres choses, mon père leur raconta qu’il avait parlé au prince Youssoupov de l’éventualité de me faire servir dans la fonction publique.

[Prince Nicolas Borissovitch Youssoupov (1750-1831) l’un des plus somptueux grands seigneurs russes de son temps, propriétaire du chateau d’Arkhangelskoïe, près de Moscou, et d’un splendide palais sur le Canal de la Fontanka, à Saint-Petersbourg, plus beaucoup d’autres terres et palais. C’était le grand père du prince FÉLIX YOUSSOUPOV, l’assassin de Raspoutine. Nicolas Youssoupov, l’ami du père de Herzen, était le chef de la Chancellerie impériale du Kremlin.

– II fallait servir soit dans l’armée, soit dans la fonction publique. Herzen, enfant naturel, n’était pas noble (avortantne) ; de ce fait, il était normal qu’on l’inscrivit le plus tôt possible : un service précoce lui assurerait à un âge assez jeune le rang d’Assesseur de Collège, le huitième de LA TABLE DES RANGS, créée en 1772 par Pierre Ier: Comme la «noblesse personnelle » (non héréditaire) était accordée dès le 9e rang, le jeune Herzen pouvait devenir noble en s’élevant au rang de fonctionnaire attitré.]

– Inutile de perdre du temps, ajouta-t-il, vous savez bien qu’il lui faudra servir longtemps avant d’arriver à un rang honorable.
– Quel besoin as-tu, mon ami, d’en faire un gratte-papier ? demanda Essen avec bonhomie. Laisse-moi faire. Je l’inscrirai dans les Cosaques de l’Oural – nous en ferons un officier – c’est cela l’important. Ensuite il fera son chemin, comme nous tous.

Mon père ne partageait pas cet avis. Il assurait qu’il avait pris en grippe tout ce qui était militaire, qu’il espérait, avec le temps, me caser dans QUELQUE MISSION, dans un pays au climat chaud, où il me rejoindrait pour y finir ses jours.

Bakhmetiev, qui avait peu participe à la conversation, dit, en se dressant sur ses béquilles :
– Il me semble que vous devriez réfléchir sérieusement au conseil de Pierre Kirylovitch. Vous ne voulez pas d’Orenbourg ? On peut l’inscrire ici. Vous et moi, nous sommes de vieux amis, et j’ai coutume de vous parler avec franchise : ce n’est ni une carrière civile, ni l’Université qui avantageront votre jeune homme, ou le rendront utile à la société. De toute évidence, il se trouve dans une situation fausse ; le service militaire seul peut à la fois lui ouvrir une carrière et redresser cette situation. d’ici qu’il commande un bataillon, tous les préjugés fâcheux se seront dissipés. La discipline militaire, c’est une grande école ; la suite dépendra de lui seul. Vous dites qu’il a des dons ? Mais sont-ce seulement les imbéciles qui entrent dans l’armée? Et vous et moi, alors, et tout notre groupe ? Vous ne pouvez m’opposer qu’une seule objection : il lui faudra servir plus longtemps qu’un autre pour devenir officier, mais c’est justement là que nous interviendrons.

Cette conversation valait toutes les allusions de Mme Proveau et de Vera Artamonovna. J’avais alors environ treize ans.

[Cette conversation ne peut avoir eu lieu après 1820, par conséquent, Herzen avait non pas treize, mais huit ans. On sait que son père adressa en décembre 1820 une demande officielle au chef de la Chancellerie du Kremlin. L’enfant y était déclaré comme pupille du capitaine de la Garde et Chevalier Ivan Alexandrovitch Iakovlev, qui certifiait que le garçon savait lire et écrire le russe, qu’il avait neuf ans, n’était inscrit ni dans l’armée, ni dans aucune administration civile. La réponse favorable est datée du 8 décembre 1820. NdT]

Pareilles leçons, examinées sous toutes leurs faces, disséquées pendant des semaines, des mois, dans une solitude complète, portèrent leurs fruits. À la suite de cet entretien, je n’éprouvai plus rêve d’armée et d’uniformes, j’avais été au bord des larmes parce que mon père me destinait à une carrière civile, mais j’extirpai petit à petit jusqu’aux racines de mon amour et de ma tendresse pour les épaulettes, les aiguillettes et les pantalons à bande.

Toutefois, ma passion pour l’uniforme, prête à s’éteindre, jeta une dernière lueur. L’un de nos parents, pensionnaire à Moscou, qui venait parfois nous voir les jours de fête, entra au régiment des uhlans de Yambourg. En 1825, devenu élève-officier, il revint passer quelques jours chez nous. Mon cœur palpita quand je le vis avec toutes ses cordelières et cordelettes, son sabre et son shako carré, pose légèrement de biais et attaché par une jugulaire. à dix-sept ans, il était petit pour son âge. Le lendemain matin, je revêtis son uniforme, ceignis son sabre, coiffai son shako et me mirai dans la glace. Mon Dieu ! que je me trouvais beau avec ce court dolman bleu sombre, garni de passe-poils rouges ! Et les tresses et le pompon et la giberne ! Comment leur comparer la veste en camelot que je portais à la maison, et mon pantalon de nankin jaune ?

La présence de ce cousin faillit ébranler l’effet du discours du général, mais bientôt les circonstances détournèrent mon esprit à nouveau – et définitivement – de la tenue militaire.

La conclusion de mes cogitations secrètes sur ma « situation fausse » fut assez semblable à celle où m’avait conduit le bavardage des nounous. Je me sentis libre à l’égard d’une société dont je ne savais rien ; j’estimais que somme toute j’étais livré à mes propres forces, et, avec une présomption un peu puérile, je me disais que je montrerais au général Bakhmetiev et à ses amis qui j’étais.

Ma préférence pour l’office plutôt que le salon

Tel était l’état des choses. On devine que pour moi le temps passait dans une langueur monotone, en cet étrange monastère qu’était la maison paternelle. II n’y avait là rien pour me stimuler ou me distraire ; mon père était presque toujours mécontent de moi ; il m’avait gâté jusque vers ma dixième année. Je n’avais pas de compagnons. Les professeurs venaient et partaient et moi, après les avoir raccompagnes, j’allais à la sauvette jouer dans la cour avec les enfants des domestiques, ce qui m’était strictement défendu. Le reste du temps, j’errais dans les vastes pièces noircies dont les fenêtres étaient fermées tout le jour et qu’on éclairait à peine le soir. Je ne·faisais rien ou lisais n’importe quoi. Le vestibule et la lingerie me procuraient le seul plaisir vivifiant qui me fut donné.

[En lieu et place de « vestibule », on peut traduire « office ».

Nous avons traduit par lingerie la « chambre des filles » (dévitchia) où se tenaient les serves domestiques : femmes de chambre, lingères, filles de cuisine. Dans Enfance et Adolescence, de Léon Tolstoï, cette pièce joue également un grand rôle pour le jeune Nikolenka. NdT]

Là, j’avais la vie belle, je prenais le parti des uns contre les autres, je jugeais et discutais avec mes amis de leurs affaires, connaissais tous leurs secrets, et jamais je ne dévoilai au salon les mystères du vestibule.

Je ne puis manquer de m’arrêter sur ce sujet. Du reste, je ne fuis nullement les digressions et les incidentes : ainsi va toute conversation, ainsi va la vie elle-même.

En règle générale, les enfants aiment les domestiques. Les parents leur défendent de frayer avec eux, surtout en Russie ; les enfants passent outre, parce qu’ils s’ennuient au salon et s’amusent dans la lingerie. Dans ce cas, comme en mille autres, les parents ne savent ce qu’ils font. Je ne puis concevoir que notre vestibule fut plus pernicieux pour les enfants que « le salon du thé » ou la « salle aux divans ».

[Pièce dont un divan occupait deux ou trois. Toute grande maison en ville ou à la campagne, et presque tous les palais impériaux, avaient leur divannaya. Le « salon du thé » – tcha’inaya – était simplement l’un des petits salons où la maîtresse de maison recevait ses amies et leur offrait la collation.]

Dans le vestibule les enfants apprennent des expressions grossières et de mauvaises manières, c’est vrai ; mais au salon ils assimilent des pensées basses et de mauvais sentiments.

L’ordre même donné aux enfants, de tenir leurs distances à l’égard de gens avec qui ils sont constamment en contact, est immoral.

On parle beaucoup chez nous de la dépravation des domestiques, surtout des serfs. Il est vrai qu’ils ne se distinguent pas par une conduite exemplaire, leur déchéance morale apparaît déjà dans le fait qu’ils supportent trop, ne se révoltent, ne se cabrent que trop rarement. Mais il ne s’agit pas de cela. J’aimerais savoir quelle classe de la société russe est moins corrompue ? Serait-ce la noblesse ? Les fonctionnaires ? Le clergé, peut-être ?

Pourquoi riez-vous ?

Il se pourrait que les paysans seuls puissent faire exception…

Y a-t-il beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valets ?

La différence entre les gens de Cour et les gens dans la cour est aussi minime que celle des mots qui les distinguent. Je hais, surtout après les maux de 1848, les démagogues qui flattent la foule, mais je hais plus encore les aristocrates qui calomnient le peuple. En représentant les serviteurs et les esclaves comme des bêtes dépravées, les esclavagistes trompent leur monde et étouffent en eux les cris de leur conscience. Rarement valons-nous plus que le bas peuple, mais nous nous exprimons de façon plus châtiée, nous dissimulons plus adroitement notre égoïsme et nos passions ; nos désirs sont moins grossiers et moins apparents, mais c’est que nous pouvons les assouvir facilement et n’avons pas l’habitude de nous réfréner ; nous sommes simplement plus riches, mieux nourris et, par conséquent, plus exigeants. Quand le comte Almaviva eut énuméré pour le Barbier de Séville les qualités qu’il exigeait d’un valet, Figaro lui fit remarquer, en soupirant : « Aux vertus qu’on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maitres qui fussent dignes d’être valets ? »

[Acte I, scène 2. Le jeune d’Alexandre Ivanovitch s’était enthousiasmé pour la comédie de Beaumarchais. La réplique de Figaro : « On veut que le pauvre soit sans défaut » est la trame à ce qui suit.]

En Russie, la débauche ne va pas bien loin. Elle est plus sauvage et ordurière, bruyante et grossière, débraillée et impudique que profonde. Le clergé, enfermé chez lui, s’enivre et s’empiffre avec les marchands. La noblesse boit au grand jour, joue aux cartes avec frénésie, se bat avec ses domestiques, séduit les femmes·de chambre, mène mal ses affaires, plus mal encore sa vie de famille ; les fonctionnaires font de même, mais de façon plus répugnante ; de surcroit, ils rampent devant leurs supérieurs et chapardent à droite et à gauche. Les nobles, il est vrai, volent moins : ils prennent ouvertement ce qui est aux autres, et du reste ne répugnent pas à se servir quand l’occasion s’en présente.

Toutes ces charmantes faiblesses se rencontrent sous une forme plus fruste encore chez les fonctionnaires du quatorzième rang, chez les nobliaux qui dépendent non du tsar mais des gros propriétaires. Mais j’ignore en quoi ceux-là sont pires que les autres en tant que classe sociale.

Lorsque j’évoque dans ma pensée nos serviteurs et ceux du Sénateur, comme aussi ceux qui appartenaient à deux ou trois familles amies (tous gens que j’ai connus pendant vingt-cinq ans) je ne retrouve rien de particulièrement répréhensible dans leur conduite. Peut-être faudrait-il mentionner quelques menus larcins… mais ici les notions sont tellement faussées par la condition même du serf, qu’il est difficile de le juger : l’homme-propriété ne se gêne pas avec ses congénères, et agit de même avec ce qui appartient à son maître. II faudrait mettre à part certains privilégiés, favoris et favorites, les maîtresses du maître, les informateurs. Mais d’abord ils sont l’exception, ce sont les Kleinmichel de l’écurie, les Benkendorf du cellier, les Pèrekousikhina en robe d’indienne, les Pompadour aux pieds nus.

[COMTE PYOTR ANDREEVICH KLEINMICHEL (1789-1869), ministre des Transports, dont on rapporte qu’impuissant, il adopta les enfants illégitimes de Nicolas Ier.

ALEXANDRE CHRISTOPHOROVITCH BENCKENDORFF (1781-1844), général qui ayant anticipé le mouvement décembriste, de 1826 à sa mort commanda le corps spécial de gendarmerie et dirigea la troisième section (police secrète) de Nicolas Ier.

Marie Perekousikhina : favorite de Catherine II, confidente et entremetteuse.]

Il est juste de dire qu’ils ont plus de tenue que les autres, ne s’enivrent que la nuit, et ne mettent pas leurs vêtements en gage au cabaret.

Serf à la maison, au cabaret, il est traité en homme libre

La naïve inconduite de la plupart des domestiques, qu’est-ce ? Un verre de vin, une bouteille de bière, agrémentés de bavardages salaces et d’une pipe, des absences clandestines, des querelles qui dégénèrent parfois en bagarre, des mauvais tours joués aux maîtres qui exigent d’eux l’inhumain et l’impossible. Certes, l’absence d’éducation d’une part, de simplicité paysanne de l’autre, ont enlaidi et déformé excessivement ces esclaves, mais malgré tout ils sont demeurés semi-infantiles, tels les nègres d’Amérique : un rien les amuse, un rien les chagrine, leurs désirs sont bornés, plus ingénus et humains que vicieux.

L’alcool et le thé, la taverne et le cabaret, voilà les deux passions constantes du serviteur russe. Pour les satisfaire, il vole ; à cause d’elles, il est pauvre; pour les assouvir, il supporte les persécutions, les châtiments, et abandonne sa famille, qu’il laisse dans la misère. Rien de plus facile que de condamner l’intempérance en s’enivrant des sermons du Père Matthew sur la tempérance, ou de siroter notre thé en nous étonnant que les domestiques aillent boire le leur au cabaret et non à la maison, où il leur coûterait moins cher.

[Le Père Matthew, prêtre irlandais, qui prêchait avec une grande éloquence contre l’ivrognerie. II fonda, en 1833, la «Société de Tempérance».]

L’alcool étourdit l’homme, lui procure l’oubli et une gaieté factice. II l’excite. Ce vertige, cette excitation, plaisent d’autant plus que l’homme est moins évolué et plus réduit à une vie étriquée et vide. Comment ne boirait-il point, le serviteur condamné à vie au vestibule, à une éternelle misère, au servage et au trafic d’esclaves ? II boit à l’excès, dès qu’il le peut, puisqu’il ne peut boire tous les jours. Cela fut constaté voilà quinze ans par Senkovski, dans « Le Cabinet de Lecture ».

[JOSEPH SENKOVSKI, pseudonyme: « Baron Brambeüs » (1800-1858), orientaliste, écrivain et critique démuni de jugement littéraire, rédacteur du périodique Le Cabinet de Lecture.]

En Italie, dans le Midi de 1a France, il n’y a pas d’ivrognes, parce qu’il y a beaucoup de vin. La sauvage ivresse de l’ouvrier anglais s’explique de même. Ces hommes sont brisés dans leur lutte inégale et sans issue contre la famine et la misère. Ils ont beau se débattre, ils se heurtent partout à un code implacable, à une opposition farouche qui les rejette dans les bas-fonds de la vie sociale et les condamne à un travail perpétuel, sans but, qui dévore l’esprit en même temps que le corps. Quoi d’étonnant si, après avoir passé six jours à servir de levier, de roue, de ressort, de vis, le samedi soir l’homme s’arrache brutalement aux travaux forcés de la fabrique, et s’abrutit de boisson en une demi-heure, d’autant plus que son organisme épuisé supporte mal l’alcool. Les moralistes feraient bien de boire, eux aussi, leur Irish ou Scotch Whisky et se taire, car leur inhumaine philanthropie pourrait un jour leur attirer de terribles réponses.

Boire son thé au cabaret, cela a un tout autre sens pour le domestique. À la maison, son thé ne lui fait pas plaisir ; là, tout lui rappelle sa servitude. à la maison, il a un office crasseux, il doit préparer lui-même son samovar ; à la maison, il a une tasse à anse cassée ; son maitre peut le sonner à tout moment. Au cabaret, il est un homme libre, il est un monsieur : la table est mise pour lui, pour lui les lampes sont allumées, le serveur court avec un plateau, les tasses brillent, la théière reluit. II commande, on l’écoute, il est heureux et, tout joyeux, il se fait servir du caviar pressé ou un petit pâté de poisson pour accompagner son thé.

L’attirance réciproque des enfants et des serviteurs

Dans tout cela il y a plus de simplicité puérile que d’immoralité. Les impressions les frappent vite, mais ne poussent pas de racines ; leur pensée est perpétuellement occupée ou – mieux – distraite par des objets fortuits, des petites envies, des buts futiles. Le surnaturel auquel croit l’enfant emplit l’homme mûr d’épouvante, et pourtant le soutient en ses heures les plus sombres. J’ai assisté avec étonnement à la mort de deux ou trois serviteurs de mon père : en de pareils moments l’on pouvait constater que leur vie s’était écoulée dans une insouciance ingénue ; leur conscience n’était point chargée de gros péchés, et s’ils avaient failli, toute angoisse avait disparu après la confession au « bon Père ».

C’est justement sur cette ressemblance entre enfants et serviteurs que se fonde leur attirance réciproque. Les enfants détestent les aristocratiques simagrées des adultes et leur attitude de bienveillante condescendance. lntelligents, ils comprennent que pour les grandes personnes ils ne sont que des enfants, mais pour les domestiques, ils sont des personnes. Aussi aiment-ils bien mieux jouer aux cartes ou au loto avec les femmes de chambre qu’avec les invités. Ceux-ci jouent avec eux par complaisance, leur cèdent, les taquinent, puis abandonnent la partie quand l’envie leur en prend. Les femmes de chambre jouent généralement autant pour leur propre plaisir que pour celui des enfants ; c’est cela qui donne tout son piment à la partie.

Les domestiques s’attachent énormément aux enfants. II ne s’agit point d’un sentiment servile, mais de l’affection réciproque des faibles et des simples. Autrefois, une affection patriarcale, dynastique, unissait les propriétaires fonciers et leurs serfs, comme il en va encore en Turquie. De nos jours, on ne trouve plus en Russie de ces serviteurs zélés, dévoués à la lignée et la famille de leurs maîtres. Et cela se comprend.

Le propriétaire ne croit plus à son pouvoir, ne pense pas qu’au terrible Jugement Dernier il aura à répondre de ses serfs, mais il use de son pouvoir à son avantage.
Le serviteur ne croit pas à sa sujétion et supporte l’oppression non comme un châtiment divin, une épreuve, mais tout simplement parce qu’il est sans défense. La tempête fait plier le roseau …

 Zèle immense de certains, le cas d’André Stépanov

J’ai connu, tout jeune, certains de ces fanatiques de l’esclavage, dont parlent en soupirant les hobereaux octogénaires ; ils évoquent le service vigilant, le zèle immense de ces serviteurs, et oublient de relater comment leurs pères et eux-mêmes payaient pareille abnégation.

Dans l’un des villages du Sénateur vivait en paix, c’est-à-dire  aux frais du seigneur, un très vieil homme, André Stépanov. Valet de chambre du Sénateur et de son père au temps où ils servaient dans la Garde, c’était un homme bon, honnête et sobre, qui couvait ses jeunes maîtres et, selon leurs propres paroles, devinait leur moindre désir, ce qui ne devait pas être facile ! Ensuite, il devint l’intendant du domaine près de Moscou. En 1812, coupé de tous moyens de communication par la guerre, puis resté seul, sans un kopeck, sur les cendres du hameau incendié, il vendit quelques troncs d’arbre pour ne pas mourir de faim.

Le Sénateur, revenu en Russie, commença à remettre de l’ordre dans sa propriété et finit par découvrir l’affaire du bois. Pour punir le coupable, il le priva de son emploi, le disgracia, le chassa. Le vieillard, chargé de famille, s’en alla chercher sa pitance au hasard des chemins. II nous arrivait de traverser le village où vivait André Stépanov et d’y faire halte un jour ou deux. Le vieillard chenu, frappé de paralysie, ne manquait jamais de venir, appuyé sur une béquille, saluer mon père et échanger quelques mots avec lui.

Sa façon de parler, fervente et humble, son aspect pitoyable, les mèches de cheveux d’un gris jaunâtre retombant des deux côtés de son crâne nu, me touchaient profondément.

“J’ai entendu raconter, mon bon maître, dit-il une fois, que votre cher frère a daigné recevoir une nouvelle distinction. Je me fais vieux, mon petit père, bientôt je rendrai mon âme à Dieu, et pourtant le Seigneur n’a pas jugé bon de me permettre de voir votre cher frère portant sa croix de chevalier ; si seulement je pouvais une petite fois le contempler avec son grand cordon et toutes ses décorations !”

Je regardais le vieil homme. Son visage exprimait une candeur d’enfant, son corps voûté, son visage douloureusement contracté, son regard éteint, sa voix affaiblie, tout inspirait confiance. Il ne mentait pas, il ne flattait point, il souhaitait réellement revoir, « avec son grand cordon et toutes ses décorations », celui qui, quinze années durant, n’avait su lui pardonner de lui avoir dérobé un peu de bois ! Qu’était-ce ? Un saint ou un fou ? Mais ne sont-ce pas les fous seuls qui parviennent à la sainteté ?

La nouvelle génération ne pratique pas ce culte des idoles, et si, dans certains cas, les serfs refusent d’être affranchis, ce n’est là que paresse ou bas calcul.

[Ce deuxième chapitre de Byloie i Doumy fut publié en 1856, donc avant L’ACTE D’ÉMANCIPATION, SIGNÉ LE 19 FÉVRIER 1861. Mais, depuis Alexandre Ier, un propriétaire avait le droit formel d’affranchir ses serfs, ruraux ou domestiques.]

Ils sont plus dépravés, cela ne fait pas de doute, plus proches de la fin d’une époque. S’ils ont envie de voir quelque chose autour du cou de leurs maîtres, ce n’est certes pas le grand cordon de Saint-Vladimir.

Cruauté des sanctions en cas de transgression

À ce propos, je vais parler de la situation de nos serviteurs en général.

Ni le Sénateur, ni mon père n’opprimaient indûment leurs gens, j’entends : ne les maltraitaient pas physiquement. Le Sénateur était vif, impatient, et partant, souvent dur et injuste ; mais il avait de si rares rapports avec eux, il s’y intéressait si peu, qu’ils ne se connaissaient guère. Mon père les harcelait de ses caprices, ne laissait passer ni un regard, ni un mot, ni un geste, et leur faisait sempiternellement la leçon ; pour le serviteur russe, c’est souvent plus pénible que les coups et les injures.

Les châtiments corporels étaient chose quasiment inconnue dans notre demeure, et les deux ou trois fois où le Sénateur et mon père recoururent au révoltant système du poste de police furent des cas si insolites que toute la domesticité en parla des mois durant ; du reste, cela était motivé par des fautes graves.

[Un propriétaire pouvait faire conduire au poste de police du quartier ou du district un serf coupable de gros délits, pour qu’il y soit battu de verges par les policiers.]

Plus fréquemment, on envoyait un domestique à l’armée ; cette punition semait la terreur parmi les hommes jeunes : sans lignée ni famille, ils aimaient encore mieux demeurer serfs, que de traîner leur boulet vingt ans durant.

[La durée du service militaire était de vingt années à l’époque.]

Ces scènes effrayantes me bouleversaient profondément…

Deux officiers de police se présentaient, sur appel du propriétaire et, tels des voleurs, subrepticement, à l’improviste, s’emparaient de la victime désignée. Habituellement, l’Ancien du village lui déclarait que la veille au soir le maître avait ordonné de le présenter au bureau de recrutement ; lui, il tâchait de faire bonne figure à travers ses larmes ; les femmes pleuraient, chacun lui offrait un cadeau, et moi-même je lui donnais tout ce que je pouvais, c’est-à-dire un foulard ou vingt kopecks…

II me souvient aussi du jour où mon père ordonna de raser la barbe d’un Ancien qui avait dilapidé les redevances annuelles qu’il avait perçues. Je ne comprenais rien à ce châtiment, mais j’étais frappé par la vue de ce vieil homme de soixante ans qui sanglotait, s’inclinant jusqu’à terre, et suppliait qu’on lui infligeât une amende de cent roubles-argent en plus de la somme détournée, mais qu’on lui épargnât cette honte.

[Le port de la barbe était une règle de l’Église russe-orthodoxe, selon les prescriptions bibliques. Quand Pierre-le-Grand fit raser les barbes, il n’insultait pas tant à la tradition antique qu’à 1a religion.]

Au temps où le Sénateur vivait avec nous, la domesticité comprenait trente hommes et à peu près autant de femmes, mais celles qui étaient mariées ne faisaient aucun service et vaquaient à leur ménage ; parmi elles, travaillaient cependant cinq ou six blanchisseuses et servantes, qui ne venaient jamais dans les étages. À tout ce monde, il convient d’ajouter les gamins et les gamines qu’on dressait pour le service, autrement dit pour l’oisiveté, la paresse, le mensonge et l’eau-de-vie.

Le coût d’entretien des serfs

Pour évoquer l’aspect de la vie russe à cette époque, je ne crois pas superflu de dire quelques mots de l’entretien des domestiques-serfs. On commençait par leur donner cinq roubles-assignats par mois pour leur nourriture, puis six.

[Roubles-papier, introduits par Catherine II. Sous Nicolas Ier, l’assignat valait à peu près 25-27 kopecks d’argent.]

Les femmes recevaient un rouble de moins que les hommes, et les enfants, à partir de dix ans, la moitié. Les gens créaient entre eux des caisses communes et ne se plaignaient pas du manque d’argent, ce qui montre le bas prix des vivres. Le salaire le plus élevé était de cent roubles par an ; d’aucuns en touchaient cinquante, certains seulement trente. Jusqu’à l’âge de dix-huit ans, les garçons ne recevaient pas de gages. En plus de leur salaire, les domestiques étaient munis d’habits, de manteaux, de draps, couvertures, serviettes et matelas de coutil ; les gamins, qui n’étaient pas rémunérés, recevaient une certaine somme « pour leur propreté corporelle et morale », c’est-à-dire  pour l’étuve publique et les dévotions en temps de carême. Compte tenu de tout cela, un serf revenait à quelque trois cents assignats par an ; même en y ajoutant médicaments, médecin, provisions supplémentaires – et inutiles ! – apportées de la campagne, on ne dépassait pas trois cent cinquante roubles. Cela représente le quart de ce que coûte un domestique à Paris ou à Londres.

Les planteurs tiennent compte de la prime d’assurance de l’esclavage : l’entretien par le propriétaire de la femme et des enfants de l’esclave, le don d’un misérable marceau de pain dans quelque village perdu, quand il ne peut plus travailler. Bien entendu, cette prime est à considérer, mais elle se trouve considérablement dépréciée quand elle a pour contrepartie la terreur des coups, l’impossibilité de changer de condition et une situation matérielle effroyable.

J’ai eu tout loisir de constater à quel point l’accablante conscience de leur servitude anéantit, empoisonne l’existence des serfs, oppresse et abrutit leur être.

[Au moment de l’Émancipation (1861), IL Y AVAIT EN RUSSIE QUARANTE·-SEPT MILLIONS DE SERFS, dont vingt-et-un appartenant à des particuliers, vingt millions appartenant à la Couronne, le reste, ouvriers d’usine ou domestiques en ville.]

Les paysans, surtout ceux qui se libèrent de la corvée en payant la capitation, ont à un moindre degré la conscience d’être privés de liberté individuelle ; ils réussissent – on ne sait vraiment pas comment ! – à ne pas se croire totalement asservis. Mais l’homme qui, du matin au soir, reste assis sur la banquette sale de l’antichambre ou se tient debout derrière une chaise, une assiette à la main, ne peut plus conserver de doutes…

Bakaï le laquais qui s’était adapté au servage

Bien entendu, il existe des gens qui vivent dans le vestibule comme un poisson dans l’eau, des gens dont l’âme ne s’est jamais éveillée, qui se sont adaptés, et remplissent leur tâche avec une sorte d’art.

De cette espèce-là nous avions un personnage fort intéressant : notre vieux laquais Bakaï. Bâti en athlète, de grande taille, avec des traits épais et un air profondément méditatif, il vécut très vieux, inébranlablement convaincu que l’emploi de laquais se classe parmi les plus honorifiques.

Ce digne vieillard était perpétuellement en colère ou ivre, ou les deux à la fois. Ayant une haute opinion de ses fonctions, il leur prêtait une majestueuse solennité : il savait rabattre le marchepied de la voiture avec un fracas et un cliquetis particuliers, et claquait la portière avec le bruit d’une détonation. Sombre et guindé, il se tenait derrière la voiture sur la pointe des pieds ; à chaque fois qu’il était secoué au passage d’une fondrière, il criait au cocher, d’une voix épaisse et furieuse: « Holà ! » bien que le trou se trouvât déjà à cinq pas en arrière.

À part ses sorties comme valet de pied, sa principale occupation (qu’il s’était imposée lui-même) consistait à former les petits valets aux manières aristocratiques du vestibule. Lorsqu’il était sobre, les choses allaient vaille que vaille, mais quand le vin lui était monté à la tête, il devenait pédant et tyrannique à un point incroyable.

J’intercédais quelquefois pour mes amis, mais mon autorité avait peu d’effet sur la fermeté romaine de Bakaï. II m’ouvrait la porte du salon, en disant :
“Votre place n’est pas ici ; veuillez sortir, sinon je vous emporterai à bout de bras.”

Il ne laissait passer aucune occasion d’injurier les gamins pour un geste, un mot ; bien souvent il complétait sa réprimande par une taloche, ou bien il « battait le beurre » : insidieusement et gravement, utilisant son pouce et son petit doigt comme un ressort, il leur envoyait des chiquenaudes sur le crâne.

Quand enfin il dispersait les garçons et se retrouvait seul, il tournait ses persécutions contre son unique ami, Macbeth, un gros Terre-Neuve qu’il nourrissait, aimait, peignait et choyait. Apres deux ou trois minutes de solitude, il descendait dans la cour, et invitait Macbeth à venir partager sa banquette, en lui tenant ce discours :
“Pourquoi donc, espèce d’idiot, restes-tu à te geler dans la cour, quand il y a une pièce chauffée ? Sale bête ! Pourquoi écarquilles- tu les yeux ? Tu ne réponds pas ?”

Une claque suivait habituellement cette apostrophe. Parfois Macbeth montrait ses crocs à son bienfaiteur ; Bakaï alors lui faisait des reproches, sans tendresse ni concessions :
“On a beau nourrir un chien, il reste un chien et montre ses dents, peu lui importe de qui il s’agit … Sans moi, les puces l’auraient déjà dévoré !”

Alors, outré de l’ingratitude de son ami, il prisait furieusement, puis lançait sur la truffe de Macbeth les brins de tabac accrochés à ses doigts. Le chien éternuait ; pataud, il promenait sa patte sur ses yeux pour ôter le tabac entré dans ses narines, et, fort indigné, descendait de la banquette et allait gratter à la porte. Bakaï lui ouvrait en disant : « Canaille ! » et lui lançait un coup de pied. En général, les gamins réapparaissaient à ce moment-là et il recommençait à leur distribuer des chiquenaudes.

Avant Macbeth, nous avions une chienne de chasse, nommée Bertha. Elle tomba gravement malade. Bakaï l’installa sur sa paillasse et la soigna pendant deux ou trois semaines. Un matin, de bonne heure, j’entrai dans le vestibule. Bakaï voulut me parler, mais sa voix se brisa et une grosse larme roula sur sa joue : la chienne était morte. Voilà  encore un trait qui peut servir à l’étude de la nature humaine. Je ne pense pas un instant que Bakaï détestât les gamins ; c’était un tempérament rude, endurci encore par l’eau-de-vie, et il s’était inconsciemment laissé prendre au charme de l’office.

La tragédie d’Alexis, le bon cuisinier

Mais à côté de ces dilettantes de l’esclavage, quelles sombres silhouettes de martyrs, de victimes démunies de toute espérance, défilent tristement dans ma mémoire !

Le Sénateur avait un cuisinier exceptionnellement doué. Travailleur, sobre, il faisait son chemin ; son maître avait personnellement entrepris des démarches pour lui permettre de travailler dans les cuisines de l’empereur, qui avait alors un chef français réputé. Instruit à son école, le cuisinier entra ensuite au Club anglais, s’enrichit, se maria, vécut sur un grand pied. Or, les liens du servage ne lui permettaient ni de dormir en paix, ni de jouir de sa situation.

Prenant son courage à deux mains, il fit ses dévotions à la Madone d’Ivérie, et se présenta devant le Sénateur pour le prier de l’affranchir contre cinq mille roubles-assignats. Le Sénateur était fier de son cuisinier, exactement comme il l’était de son peintre ; aussi n’accepta-t-il point l’argent et déclara à l’homme qu’il lui accorderait la liberté pour rien, mais seulement quand il serait mort !

Pour le cuisinier ce fut comme un coup de foudre; il sombra dans la mélancolie, changea de visage, commença à grisonner et… en bon Russe, se mit à boire. Comme il faisait son travail n’importe comment, le Club le renvoya.

Il s’engagea chez la princesse Troubetskoï, qui l’accabla de sa sordide ladrerie. Un jour, blessé par elle plus que de droit, Alexis, qui aimait à s’exprimer avec éloquence, lui déclara de son air digne et de sa voix de nez :
“Quelle âme sombre habite votre brillante personne !”

La princesse, folle de rage, chassa le cuisinier et, comme il convient à une grande dame russe, adressa une plainte au Sénateur. S’il n’avait tenu qu’a lui, le Sénateur n’aurait rien fait, mais en galant homme, il convoqua Alexis, le sermonna avec rudesse et lui ordonna d’aller demander pardon à la princesse.

Le cuisinier n’alla pas chez la dame, mais au cabaret. En l’espace d’une année, il avait tout dilapidé, depuis le capital économisé pour son rachat, jusqu’à son dernier tablier. Sa femme lutta et lutta avec lui tant qu’elle put, puis partit se placer comme bonne d’enfants dans une autre ville. On n’entendit plus parler de lui pendant longtemps. Puis, un jour, la police nous amena un Alexis loqueteux et sauvage : on l’avait ramassé dans la rue, car il n’avait pas de domicile et campait de cabaret en taverne. La police voulait que le Sénateur se chargeât de lui. Le Sénateur était peiné ; peut-être avait-il honte. Il l’accueillit avec douceur et lui donna une chambre. Alexis continua à boire. Ivre, il faisait du tapage et se croyait poète. De fait, il n’était pas démuni d’une certaine fantaisie désordonnée. À 1’époque, nous habitions à Vassilievskoïé. Ne sachant que faire du cuisinier, le Sénateur nous l’expédia, s’imaginant que mon père le ramènerait à la raison. Mais cet homme était par trop brisé. C’est là que je pus me rendre compte de toute la haine rentrée, de toute la colère envers leurs maîtres qui se loge dans le cœur d’un serf : il parlait d’eux en grinçant des dents, avec une mimique qui, surtout chez un cuisinier, pouvait devenir dangereuse. II ne craignait pas de laisser libre cours à sa langue devant moi; il m’aimait bien et souvent me disait, en me frappant familièrement sur l’épaule :
“Branche saine d’un arbre pourri !”

Mon père l’affranchit sitôt le Sénateur décédé. Trop tard ! C’était une façon de s’en débarrasser, et il disparut à jamais.

La tragédie de Tolotchanov, le serf médecin

A côté d’Alexis, il me faut évoquer une autre victime du servage.

Le Sénateur avait pour secrétaire un serf d’une trentaine d’années. Le frère aîné de mon père (Pierre Alexïévitch ]akovlev, mort en 1813) songeant à fonder un hôpital de village, avait confié ce garçon, encore adolescent, à un médecin de ses amis, pour lui enseigner les soins aux malades. Ce médecin lui obtint la permission de suivre les cours de l’Académie médico-chirurgicale. Le jeune homme était doué, il apprit 1e latin, l’allemand et sut soigner plus ou moins bien. À vingt-cinq ans, il s’éprit de la fille d’un officier, lui cacha sa position et l’épousa. La tromperie ne pouvait durer : après la mort du maître, l’épouse apprit avec effroi que son mari et elle étaient serfs. Le Sénateur – leur nouveau propriétaire – ne les brimait aucunement, et même il aimait bien le jeune Tolotchanov. Celui-ci cependant continuait à se disputer avec sa femme, qui ne pouvait lui pardonner son mensonge ; elle s’enfuit avec un autre. Sans doute Tolotchanov l’aimait-il beaucoup, car à partir de ce moment il tomba dans un état de prostration proche de la folie ; il hantait les tavernes toute la nuit et, démuni d’argent, dépensait celui du Sénateur. Quand il vit qu’il ne pouvait plus joindre les deux bouts, il s’empoisonna, le 31 décembre 1821.

Mon oncle était sorti. Tolotchanov entra chez mon père en ma présence. Il lui dit qu’il était venu prendre congé de lui et le prier de faire savoir au Sénateur que l’argent qui manquait dans la caisse avait été dilapidé par lui.
“Tu es ivre ! lui lança mon père. Va donc dormir.
– Bientôt je m’endormirai pour longtemps, répondit l’aide-médecin ; je vous demande seulement de ne pas me garder rancune.”

L’air calme de Tolotchanov effraya mon père, qui, l’ayant regardé avec plus d’attention, lui demanda :
“Qu’as-tu ? Tu délires ?
– Je n’ai rien. C’est simplement que j’ai avalé un verre de strychnine.”

On appela le docteur, la police, on lui fit prendre un émétique, du lait…
Quand il eut envie de vomir, il se retint, en disant : « Reste, reste là ! Je ne t’ai pas avalé pour te rendre ! » Plus tard, quand le poison commença à agir plus violemment, j’entendis ses plaintes et sa voix d’agonisant, qui disait et redisait : « Ça brûle ! Ça brûle ! Au feu ! » Quelqu’un lui conseilla de faire appeler un prêtre ; il refusa et déclara à Calot qu’il ne pouvait y avoir de vie outre-tombe, qu’il connaissait assez l’anatomie pour le savoir. Vers minuit, il demanda au médecin militaire, en allemand : « Quelle heure est-il ? » Puis, après avoir dit : « Voilà la Nouvelle Année : tous mes vœux ! » il expira.

Au matin, je me précipitai dans la petite dépendance qui servait de maison de bains : on y avait transporté Tolotchanov. Le corps était étendu sur une table, tel qu’il était vêtu au moment de la mort : un frac, mais sans cravate, la chemise ouverte sur la poitrine. Le visage était horriblement défiguré et avait déjà noirci. Ce fut là le premier cadavre qu’il me fût donné de contempler ; prêt à m’évanouir, je sortis. Ni les jouets, ni les albums qu’on m’avait offerts pour le Nouvel-Année ne purent me divertir : Tolotchanov, viré au noir, passait sans cesse devant mes yeux et j’entendais son cri : « Ça brûle ! Au feu ! »

Je ne suis pas devenu tout comme les autres

Pour en finir avec ce triste sujet, j’ajouterai seulement ceci : le vestibule n’exerça jamais sur moi une influence pernicieuse. Au contraire, dès mon jeune âge, il fit naître en moi une haine irrépressible pour toute servitude, pour tout arbitraire.
Quand j’étais encore un petit enfant, il arrivait que Vera Artamonovna, cherchant à me vexer profondément en représailles pour quelque espièglerie, me dit : « Laissons faire le temps, vous grandirez, vous serez un maître tout comme les autres ! » Cela me blessait terriblement.

Ma vieille nounou peut être contente : en tout état de cause, je ne suis pas devenu tout comme les autres.

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Auteur : Pierre Nicolas

Polygraphe (essai de philosophie politique, romans historiques, blog) après avoir été psychothérapeute, consultant, dirigeant.