Les malheurs alentour et le grand désarroi

Pourquoi innove-t-on ? Pour franchir un obstacle, surmonter une crise. Ce qui ne va pas dans le présent nous force à chercher des solutions correctrices, à imaginer et mettre en œuvre ce qu’on croit être des changements souhaitables.

Ce ne sont donc pas les beautés de l’avenir envisagé qui nous inspirent, ce sont les souffrances, les frustrations et les craintes suscitées par le chaos présent. Ainsi errons-nous dans l’histoire, aventurant des options que personne n’a tentées avant nous, mais cette histoire que nous faisons, personne ne la connaît, nul ne sait ce qu’il en sortira. Elle se fait par nous et en nous, initiée par nous mais sans rien de notre part qui ressemble à un consentement éclairé.

Elle est mise en branle par les dangers qui nous rongent au point que, pour les fuir, leur échapper, pour survivre, nous essayons tout ce qui nous passe à l’esprit. C’est ainsi que nous inventons l’avenir, que nous déployons tout l’enchevêtrement de situations inouïes qui constituera, demain, notre présent : un angoissant fatras de problèmes insolubles.

De cet avenir, nous n’entrevoyons que ce qui pourrait ressembler au présent, cet espace où nous avons une place, quelle qu’elle soit. Cet avenir concevable est donc un rêve tissé de continuités familières — le quotidien et les rapports de force — auxquelles nous prêtons attention parce que notre vie en dépend.

Prévisible ou pas, de grande ampleur ou pas, l’événement brisera certaines de ces continuités. D’autres  se maintiendront sur lesquelles, avec ferveur, l’esprit se repliera. Inlassablement, nous œuvrons pour que tout, c’est-à-dire nous, redevienne comme avant.

De l’innovation comme impatient bricolage

Les circonstances ayant changé, nous renégocierons le droit de vivre. La possibilité de survivre n’est pas donnée. Il faut payer. Cela s’appelle innovation, cet impatient bricolage de solutions à court terme sans perspective sur les questions vitales qu’elles posent à demain.

Tel est le cycle.
Ainsi l’humanité se déplace sans savoir, sans vouloir où elle va.

À tous ceux qui prétendaient savoir, et donc dire quelque chose de ce qu’il faudrait faire pour que nous allions mieux, j’ai toujours suspendu mon adhésion à une condition : étaient-ils capables de me dire quoi que ce soit de crédible sur ce que pourrait être un avenir désirable et durable pour tous ?

Une fois libéré des problèmes de survie pour moi-même, je n’ai rien épargné pour tout savoir des réponses disponibles. Cette tâche accomplie, j’ai conclu que nul n’avait la réponse, même si certains et certaines m’étaient plus sympathiques que d’autres par ce qu’ils étaient moins immédiatement réfutables.

Non des savoirs mais des critères

D’une invalidation à l’autre, je me suis constitué une petite liste, non pas de « savoirs », mais de « critères » car ils étaient « négatifs » : ils me permettaient d’éliminer ce qui était voué à l’échec, mais pas de discerner d’avance ce qui réussirait.

Ces critères sont peu nombreux. Pour l’intention, il y a le mot d’ordre que j’affiche sur ce blog : « Dépasser les conflits inutiles et réduire les souffrances évitables » et, pour l’action, l’« approche relationnelle ».
Rien de nouveau pour moi dans tout cela.

Rien de nouveau
– La formulation de mon mot d’ordre remonte à 2001, moment où, m’étant retiré de la vie professionnelle, j’en faisais le bilan.
– Celle de l’approche relationnelle procède des “principes de travail en commun” dont nous nous étions dotés en 1985 pour fonder le Réseau 1 +1 Consultants.
– Quant à mon adhésion à l’approche « négative », elle résulte de mes rencontres périodiques avec la théologie négative, au moins depuis 1965.

Pourtant, la méditation ci-dessus, inspirée par une remarque d’Étienne Klein (voir la courte vidéo correspondante), me fait faire un pas supplémentaire.

Elle entraîne chez moi une prise de conscience : je ne m’étais pas détaché de l’idée que nous puissions « faire l’avenir ». Eh bien non, nous ne le pouvons pas !

Chaque avenir est une aventure

L’avenir arrive sans nom, sans identité. Certains l’imaginent masqué, mais c’est encore une illusion : ils ne savent même pas s’il est un ou plusieurs.

Du côté où il pourrait surgir, car nous sommes des pêcheurs dans la nuit, nous hasardons des projections, nous prolongeons des tendances, nous parions sur de très incertaines certitudes.

Chacun de ces avenirs attendus, espérés parfois, est une aventure à risquer. Bénis soient ceux qui s’y lancent avec l’équipement nécessaire pour parer aux plus courants dangers.

Oui, avançons. Nous n’avons pas le choix, il faut fuir en avant.

Dans ce réexamen de l’idée familière d’un avenir à faire, je n’ai trouvé une fois encore que l’affirmation de notre radicale ignorance, celle dont nous venons d’avoir la démonstration avec la mise en panne générale des mondes et des esprits par le Covid-19. Nous ne l’attendions pas et ceux qui l’anticipaient n’étaient pas équipés.

Ne pas en rajouter

Alors, pas d’avenir ? C’est là ta conclusion ?

No future ? Serais-je devenu nihiliste ?

Non, car il reste le présent et la possibilité de faire, non pas mieux, mais de son mieux à chaque instant pour ne pas en rajouter sur les malheurs alentour et le grand désarroi.

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Auteur : Pierre Nicolas

Polygraphe (essai de philosophie politique, romans historiques, blog) après avoir été psychothérapeute, consultant, dirigeant.