Les Années (Annie Ernaux, 2008, 256 p.)

Sommaire à la suite de mauvaises pioches avec Annie Ernaux – j’avais lu à leur sortie La Place (1983) et Passion Simple (1992) – je l’avais classée dans la catégorie des écrivains minimalistes incapables de fournir mieux qu’une LMI (Lecture Minimum d’Insertion) aux incultes en mal de coups d’œil sur ce qui s’écrit aujourd’hui.

Cette réaction m’a fait tomber dans l’extrême inverse : c’est avec dix ans de retard que je découvre Les Années (2008) que je tiens désormais pour avoir été le grand livre féminin de la seconde moitié du XXe siècle (1940-2006), tableau plutôt que roman, paysage d’une époque avec la narratrice en creux, un récit transverse dans la ligne du « The Years » de Virginia Woolf  qui, lui, portait sur la période 1870-1920.

D’un autre milieu et d’une autre histoire, j’ai lu ce témoignage de femme avec un regard d’homme et le « tout contre » qu’on nous attribue mais en m’y retrouvant aisément : son « elle » impersonnel se situe dans mon pays et dans mon temps. Les mots et les choses qui l’ont traversée m’ont touché moi aussi, au minimum effleuré. Jamais ils ne me sont étrangers Continuer la lecture de « Les Années (Annie Ernaux, 2008, 256 p.) »

Que penser de Michel Houellebecq ?

Il a un épatant succès que ses livres n’éclairent guère.
On en découvre certains aspects dans l’émission Stupéfiant ! que France 2 lui a consacrée le 4 mars. Elle est disponible en « replay » et sur YouTube en trois séquences :
La politique et Houellebecq
Le style de Houellebecq
Les femmes et Houellebecq

Le terrain est à peu près couvert mais c’est un terrain vague, assez plat et mal entretenu.

Houellebecq est l’écrivain déprimé de l’abjection et de l’ennui, un déglingué à la Céline mais en deçà de la colère, donc sans lyrisme, un mince Flaubert des faubourgs qui se distingue du géant malade en ce qu’il publie sa triste impuissance avec les mots crus que l’autre réservait à sa correspondance : Continuer la lecture de « Que penser de Michel Houellebecq ? »

Lire Don Quichotte en français

Si vous lisez aujourd’hui Don Quichotte en français, faites-le dans la traduction de Jean-Raymond Fanlo (Livre de Poche. Classiques. 2 volumes. 2008 et 2010).
Elle est admirable pour son élégance, son humour, sa richesse d’invention, tout autant que pour la pertinence et la précision des notes de bas de page.
Enfin, qualité rare, elle épouse le niveau de langue de Cervantès. Fidèle dans ce qu’il a de plus savoureux, Fanlo n’invente rien, il restitue. Un francophone qui ne serait pas bilingue ne saurait aujourd’hui lire un Don Quichotte qui soit plus proche de l’original espagnol.

On trouvera ci-après de brefs exemples pour justifier ce jugement.
Quatre textes ont été comparés…
– La traduction de Jean-Raymond Fanlo (Cervantès. Don Quichotte. Livre de Poche. Classiques. 2 volumes. 2008 et 2010).
– La traduction de La Pléiade par Claude Allaigre, Jean Canavaggio et Michel Moner (Don Quichotte de la Manche, in Cervantès. Oeuvres romanesques complètes, I. 2001).
– La traduction d’Aline Schulman (Miguel de Cervantès. L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche. Editions du Seuil. 1997).
– Le texte original de Cervantès dans l’Edición del Instituto Cervantes dirigida por Francisco Rico

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Être un écrivain (Jean Rouaud)

Jean Rouaud a derrière lui un prix Goncourt : Les Champs d’honneur, que j’avais aimé à sa sortie et depuis, toute une œuvre, dont j’ai découvert l’existence en voyant ce nom que je reconnaissais en tête d’un livre intitulé Être un écrivain.
Le « Du même auteur » m’a signalé cinq « livres des morts » dont Les Champs d’honneur, quatre « déposition du roman », quatre « vie poétique » dont le Être un écrivain que je tenais dans les mains, sans parler que quelques « marginalia », de deux « théâtre » et quelques « bandes dessinées / livres pour la jeunesse ».
Grande production donc. J’en avais tout ignoré.

Un écrivain, Jean Rouaud en est un, en même temps que (je peux le dire maintenant) un maître d’écriture. Il nous parle amicalement, avec une modestie célinienne allégée par l’autodérision, il étend ses digressions sur le fil joueur de longues périodes proustiennes qui tiennent en haleine jusqu’à la surprise finale, très préparée. L’effet est garanti.
On se demande au début où il va mais le premier coup de théâtre vaut promesse. Il surgit ici dès la quatrième page. Pour le lecteur, ça suffit. Rouaud est un bateleur. Dès cet instant, on mise sur lui et l’on s’amuse de ses équilibrismes en se demandant comment ce chat va s’y prendre pour retomber à l’endroit. Continuer la lecture de « Être un écrivain (Jean Rouaud) »

La nouvelle Marianne ?

Elle ne porte pas le bonnet phrygien, mais ne personnifie-t-elle pas la devise républicaine : « Liberté, Égalité, Fraternité » ? Cette jolie jeune fille était hier, dans les jardins de l’Élysée, dans la cohorte des Clubs de foot invités au Palais.

Joyeuse célébration…
de la France inclusive et de la vie associative,
du vierge, du vivace et du bel aujourd’hui…

Bien des espoirs sont en lui
et cette grande question venue d’hier et d’avant-hier :
ce vierge, ce vivace et ce bel aujourd’hui
va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre ? Continuer la lecture de « La nouvelle Marianne ? »

Vade retro poesia !

Cette mauvaise herbe, elle pousse aux franges de la Cité comme entre les pavés.
Parole naissante, elle fait désordre et c’est pourquoi Platon la honnissait, mais elle fait vie aussi.
Cet art mêlé du Oui et du refus se répand chaque fois qu’un quelconque a mal à se faire entendre.
Il sait pourtant les mots de l’interstice et si enfin, sortant des bas-côtés, il trouve place, il donne racine à la mémoire et, beau comme le lierre ornant les vieilles pierres, on le célèbre dans la communauté.
Toujours le cri, la plainte et le désir mais désormais dans les anthologies avec parfois en rite d’espoir entre deux guerres, une cérémonie.

C’est ainsi qu’on vient à Tunis, aux lendemains désolés de trop fameux printemps, de réunir un peu tous les poètes d’outre-méditerranée. Continuer la lecture de « Vade retro poesia ! »