La compassion ? Oui, mais ce n’est pas une excuse

« Angoisse de vie ? » interroge un lecteur de ce blog.
Quand je cherche en moi ce qui pourrait me tenailler, je vois deux élans, deux forces.

La première, pour la dire en un mot, serait la compassion à laquelle le mot d’ordre « dépasser les conflits inutiles et réduire les souffrances évitables » donne une forme active.

La seconde est la curiosité, qui est désir et joie de comprendre avec, par en dessous, la souffrance, si violemment ressentie dans le passé mais si fréquemment rencontrée aussi, même aujourd’hui, de ne pas avoir vu à temps, de ne pas avoir compris quand il était encore possible d’agir, de me découvrir avoir été et être encore complice du malheur du monde avec, par dessus, la colère de m’être « fait avoir ».

Deux faces en somme d’une même expérience : ne craignant pas pour moi, je suis sensible au malheur d’autrui et, sinon, ce qui est plus commun, j’ai simplement plaisir à interagir avec mes semblables. Continuer la lecture de « La compassion ? Oui, mais ce n’est pas une excuse »

Aveugles virilités

Courte leçon animale pour les jeunes mâles et les grands chefs:
voyez ici le spectacle de deux mâles en concurrence pour deux femelles…
L’un y perdra la vie, l’autre l’honneur et les femelles.

Moralité
Bien réfléchir avant d’engager le combat.
On peut s’y risquer comme un jeu mais n’oublions pas
que, si le but est de gagner, la victoire est au-delà de l’adversaire…
ainsi que le vrai danger, celui qu’on doit fuir à tout prix.

Qu’enseignent les scandales de l’Église sur l’avenir de nos institutions ?

Quelles leçons tirer des scandales pédophiliques abordés aujourd’hui par l’Église catholique ?
La vidéo ci-après retrace l’évolution de ses positions.

Le Vatican vient de tenir un sommet dans le but de déterminer les “mesures concrètes et efficaces” qu’il est possible de prendre contre les abus sur mineurs.
C’est l’étape du moment dans un processus dont on sait d’avance qu’il n’est pas près de se terminer.
En attendant, de l’extérieur, que penser ?

  • Les clercs se prévalent abusivement du titre de « père » (ou de « mère »).
  • Les guerres du XXe siècle nous ont fait voir que l’obéissance sans conscience est à la source des crimes de masse. Nous considérons dès lors que, subordonné ou pas, tout individu est personnellement responsable des effets directs et indirects de ses actes.
  • Il en résulte que l’obéissance n’est plus une valeur et que, dans tous les domaines, les hiérarchies s’effondrent.
  • Demain, à l’exception des dictatures, les seules organisations viables seront fondées sur la conviction et/ou l’intérêt des acteurs qu’elles fédèrent et dont elles structurent le projet commun. De telles organisations seront donc « ouvertes » en même temps qu’évolutives, ce qui pourrait aussi les vouer à disparaître avant de renaître éventuellement sous d’autres formes.

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Vouloir ne pas voir

Il y a des images de fin du monde dans leurs yeux et dans leurs témoignages. L’horreur a bien d’autres visages mais il est rare qu’on y survive.
Écoutez et voyez les marins britanniques vétérans des essais nucléaires dans le Pacifique. Simples opérateurs de grands desseins criminels, ils n’étaient pas la cible et n’ont participé au désastre que de loin.
Ordre leur fut donné de ne pas voir, d’enfouir le visage dans le coude.
D’autres mirent les mains sur les yeux. Ils virent, non pas l’explosion, mais le squelette de leurs doigts. L’image de leur propre mort imprimée au fond du crâne, ils sont toujours là mais, malgré la distance et après tant d’autres déjà morts, affectés des maux de l’irradiation. Continuer la lecture de « Vouloir ne pas voir »

La civilisation comme illusion (1)

Paul Valéry en 1893

Valéry est un de mes frères en pensée.
À vingt ans comme lui (qui en avait vingt-trois quand il écrivit sa « Soirée »), je me suis rêvé en Monsieur Teste.
Ce “frère”, je le suis resté. Comme Teste, « je me suis préféré » et je n’ai jamais été possédé par « la niaise manie » de mon nom.

De Paul Valéry (1871-1945), c’est moins sûr. Il a donné au public « le temps qu’il faut pour se rendre perceptible » et moi, bon public, j’ai suivi, l’âme vague, ses mystères poétiques.
L’âme vague peut-être mais le cœur froid, ce qui m’a fait préférer Georges Brassens, l’autre poète de Sète. D’où le grand rire qui m’a saisi lorsque j’ai découvert les efforts du colonel Godchot : « Essai de traduction en vers français du « Cimetière marin de Paul Valéry » (1933).

Tout cela n’en est pas moins maigre et sec. C’est donc à un autre Valéry que je reviens (mais je le fais tous les dix ans peut-être, à chaque étape de ma méditation politique), à l’auteur non d’une œuvre mais d’un vertigineux incipit :
« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

Je viens de relire ses « Essais quasi politiques » et certains de ses textes sur l’histoire. Sous le lien que voici, vous trouverez les extraits que j’en garde. Je vous les recommande.

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Propositions pour un nouveau paradigme

Lorsque, en septembre 2001, le World Trade Center s’est effondré, j’étais depuis six mois retiré de la vie des affaires et désireux de me consacrer à « l’écriture », dans deux domaines : la philosophie politique et le roman.
Depuis, j’ai produit des milliers de pages, plus soucieux de contenus que de publications…
Politiquement, il m’a longtemps semblé que quelque chose pouvait m’échapper qui serait susceptible de changer les proportions de ce que j’avais conçu. J’ai donc avidement suivi l’actualité à la recherche de processus que j’aurais négligés mal compris.Cette incertitude et des contraintes d’ordre personnel m’ont fait différer le « bouclage » du roman, une vaste saga historique dont la trame définitive est structurée par le travail philosophique.
C’est parce que celui-ci était stabilisé que, début 2018, à la faveur d’une amicale invitation, je me suis associé au mouvement convivialiste.

Dix ans plus tôt, à la faveur d’un échange sur les conséquences (intellectuelles) à tirer de l’écroulement des tours du World Trade Center, j’écrivais :

« La question est de savoir s’il y a lieu ou pas de changer de paradigme et comment.
Quand cela se fait, c’est toujours pour des raisons idéologico-politiques ET sur des faits dont on ne peut rendre compte dans le paradigme précédent.
L’écroulement des tours et immeubles 1, 2 et 7 du World Trade Center est un groupe de faits de cet ordre.
Reste à élaborer ce nouveau paradigme.
Il peut être suggéré « artistiquement » et développé intellectuellement, mais ne peut se constituer que par un processus collectif. »

Il me semble – du moins, je l’espère – être parvenu au début de ce processus collectif. Continuer la lecture de « Propositions pour un nouveau paradigme »

Changer de paradigme politique

C’était il y a dix ans, le 6 octobre 2008, dans la suite de réflexions suscitées par un autre anniversaire du « 11 septembre ».
Avec l’un de mes correspondants, je faisais le point sur l’incohérence des thèses officielles concernant l’écroulement des tours du World Trade Center sept ans avant, et sur les lacunes des thèses alternatives.

« La question, disais-je, est de savoir s’il y a lieu ou pas de changer de paradigme et comment.
Quand cela se fait, c’est toujours à la fois pour des raisons idéologico-politiques ET sur des faits dont on ne peut rendre compte dans le paradigme précédent.
L
’écroulement des tours et immeubles 1, 2 et 7 du World Trade Center est un groupe de faits de cet ordre.
Reste à élaborer ce nouveau paradigme. Continuer la lecture de « Changer de paradigme politique »

Sommes-nous prisonniers de notre aveuglement ?

Sommes-nous prisonniers notre aveuglement ou est-ce une protection contre l’insupportable ?

AVEUGLEMENT subst. masc.
A. Rare. Action d'aveugler, de priver quelqu'un de la vue.
B. État d'un être privé du sens de la vue.
   1. Privation définitive, irrémédiable de la vue. Synon. cécité
   2. Baisse momentanée de l'acuité visuelle due à l'intensité trop vive de la lumière. Synon. éblouissement
   3. Au fig. Fait de priver quelqu'un de discernement de sens critique; état d'une personne privée de discernement, de sens critique (notamment sous l'empire de la passion). L'aveuglement de l'esprit est aussi digne de compassion que celui du corps (Ac. 1878, 1932)
    Au plur. Jugements erronés causés par la passion

Avec l’allégorie de la caverne, Platon en évoque les effets…

L’apologue a marqué les esprits, Nous ne l’avons pas oublié… Continuer la lecture de « Sommes-nous prisonniers de notre aveuglement ? »

The Nobel Peace Prize should go to Wikipedia…

either directly, to acknowledge the exceptional contribution of that collective movement,
or indirectly through its founder (Jimmy Wales) or co-founders (Jimmy Wales and Larry Sanger).
No need to say more if you have any idea about what is and should be the Nobel Peace Prize and Wikipedia. Continuer la lecture de « The Nobel Peace Prize should go to Wikipedia… »

Atelier paradigme 002

Critique du Manifeste convivialiste

La lecture détaillée que vous trouverez ci-après se veut aussi sèche et claire que possible, avec un but précis : faire apparaître ce que ça change si l’on prend la décision que je propose pour fonder le nouveau paradigme : celle, politique, de donner priorité au dépassement des conflits inutiles et à la réduction des souffrances évitables.

Les raisons s’en trouvent :
– dans divers courriels que j’ai envoyés en mai à ceux des membres du club convivialiste qui semblent s’intéresser à la question du changement de paradigme,
– et sur ce blog, dans l’article « L’approche relationnelle » ainsi que, dans l’article « Atelier paradigme 001 » (Courriel à Alain Caillé daté du 3 juin 2018 à 10h33, diffusé par ailleurs aux mêmes membres). Continuer la lecture de « Atelier paradigme 002 »

Atelier paradigme 001

Dimanche 3 juin 2018 10:33

Cher Alain,

Oui, j’ai lu attentivement le n° 47 de la revue du MAUSS, fin-mars, avec passion, près de deux jours durant. Le 28 mars, j’en ai alors adressé la version numérique à mon compère, Christian Comeliau. Elle était accompagnée d’un long commentaire que j’introduisais comme ceci :
« Si tu n’as pas beaucoup de temps dans l’immédiat, je te recommande la « présentation » signée d’Alain Caillé et Philippe Chanial. Comme je te l’ai dit, je suis en pleine sympathie avec les méditations qui sont ici réunies et, au moment où je découvre ces textes, avant-hier, je ne m’étonne plus du sentiment de proximité que m’ont donné les premières réunions du club convivialiste.
Pour ce qui est des références, nous sommes proches notamment par l’importance que nous donnons au Je-Tu de Martin Buber (si tu ne l’as pas déjà lu ou travaillé, regarde la première partie « Entrées en relation ») et nous nous écartons, sans désaccord, sur les places accordées à Marcel Mauss (décisif pour eux) et à Emmanuel Levinas (décisif pour moi). » Continuer la lecture de « Atelier paradigme 001 »

L’approche relationnelle

Dans une relation de concordance, chacun agit et traite l’autre comme un partenaire rationnel, véridique, transparent, prévisible, discret, constructif, sociable, actif, responsable, honnête, souple et équitable (voir ci-après : Établir des relations de concordance).

Quel est l’enjeu de telles relations ?

Consubstantielles à l’adoption de l’approche relationnelle, elles permettent d’en tirer toutes les conséquences et de basculer dans le nouveau paradigme dont les praticiens des sciences sociales savent la nécessité. Continuer la lecture de « L’approche relationnelle »

Universal convivialism or communal conspiratio?

Convivialism is in search of a new paradigm which could free us from our present tendencies towards unbearable levels of social and natural destruction.
Well, before venturing into new territories, it is wise to check the direction given by the compass.
For Convivialists, it inspires a return to Ivan Illich (1926-2002), the polymath who promoted the concept of “conviviality”.

Here is one of his last (1998) and most inspiring speeches: “The cultivation of conspiracy”. Although he does not explicitly mention “conviviality“, the references he assembles draw a precise description of this key human experience (to be considered as both a goal and a way), as well as of the criteria which tell us if we are still on track. Continuer la lecture de « Universal convivialism or communal conspiratio? »

Vade retro poesia !

Cette mauvaise herbe, elle pousse aux franges de la Cité comme entre les pavés.
Parole naissante, elle fait désordre et c’est pourquoi Platon la honnissait, mais elle fait vie aussi.
Cet art mêlé du Oui et du refus se répand chaque fois qu’un quelconque a mal à se faire entendre.
Il sait pourtant les mots de l’interstice et si enfin, sortant des bas-côtés, il trouve place, il donne racine à la mémoire et, beau comme le lierre ornant les vieilles pierres, on le célèbre dans la communauté.
Toujours le cri, la plainte et le désir mais désormais dans les anthologies avec parfois en rite d’espoir entre deux guerres, une cérémonie.

C’est ainsi qu’on vient à Tunis, aux lendemains désolés de trop fameux printemps, de réunir un peu tous les poètes d’outre-méditerranée. Continuer la lecture de « Vade retro poesia ! »

De la réciprocité à la parole

Pas besoin de parler pour entrer en relation : regards, mimiques et gestes y suffisent mais, pour organiser cette relation, la faire reconnaître par autrui, l’articuler avec d’autres, il est nécessaire de parler.
Sans parole, pas de coexistence assumée, pas de convivialité, pas non plus de société apte à s’adapter à un environnement changeant.
Pas enfin de complexité vivante sans débat et pas de débat sans capacité à s’exprimer.

Mais la clarté passe par un décentrement. Qui expose bien parle ou écrit pour autrui, pas pour soi et, si l’on veut que l’autre ait envie d’écouter ou de lire, il faut le séduire, d’abord par ce qu’on est, ensuite par la façon dont on s’exprime. Continuer la lecture de « De la réciprocité à la parole »

Vers un jeu convivialiste ?

Les jeux sont des espaces d’expérimentation et, quand ils sont stabilisés, d’apprentissage.
Or l’idée de société conviviale à grande échelle ne va pas de soi ; c’est ce qui fait l’intérêt d’un jeu tel que Commonspoly, une sorte d’anti-Monopoly, consacré, non à l’enrichissement des joueurs, mais à l’animation et la valorisation des « commons », c’est-à-dire des biens communs qui nous sont nécessaires pour faire société.
J
e n’ai pas encore expérimenté Commonspoly, mais j’ai monté dans le passé diverses simulations ; dérivées du « dilemme du prisonnier », elles poursuivaient un objectif semblable. Continuer la lecture de « Vers un jeu convivialiste ? »

Nous sommes des proies depuis toujours

Bloodrites07La dénonciation que je viens de faire de l’idéologie sacrificielle m’incite à rééditer le présent article, précédemment publié en juillet 2012. C’est un compte rendu, synthétique d’abord puis détaillé, d’un livre magistral :
Barbara Ehrenreich. Blood Rites. The Origins and History of the Passions of War. USA 1997. Metropolitan Books. UK 2001 Granta Books, 270 p.
(Trad. française : Le sacre de la guerre. Essai sur les passions du sang. Calmann-Levy 1997, 281 p. et 1999, 328 p.)
Sa documentation est désormais un peu ancienne. Elle gagnerait à être complétée et nuancée par les derniers travaux des anthropologues. Tout suggère que cela ne saurait changer le cœur de son argumentation.


Barbara Ehrenreich part d’une évidence négligée : si l’homme est un prédateur, ses ancêtres – les nôtres – étaient des proies. Cette expérience « préhistorique » de deux à trois millions d’années pèse lourd par rapport aux 5.000 ans d’histoire humaine pendant lesquels la guerre est devenue le premier des prédateurs que nous ayons à craindre. Continuer la lecture de « Nous sommes des proies depuis toujours »